DIFFICILE DE JUGER QUELQU’UN

Soirée du 20 mai 1816, à Sainte-Hélène, Napoléon a dans ses mains le recueil de contes orientaux, appelé également « Caravansérail », publié par le comte Adrien de Sarrazin en 1811. Celui-ci est né un 15 août comme l’Empereur, étudia à l’École militaire et à l’École d’artillerie de Brienne, mais préféra servir Louis XVIII. Après avoir lu à voix haute quelques passages, vient un moment de réflexion dont seul Napoléon avait le secret :

La morale va être sans doute que les Hommes ne changent jamais…

Ce qui n’est pas vrai. Ils changent en mal et même en bien.

Il en est de même d’une foule d’autres maximes consacrées par les auteurs, toutes également fausses : les Hommes sont ingrats, disent-ils…

Non, il n’est pas vrai que les Hommes soient si ingrats qu’on le dit ; et si l’on a si souvent à s’en plaindre, c’est que, d’ordinaire, le bienfaiteur exige encore plus qu’il ne donne.

On vous dit encore que quand on connaît le caractère de l’Homme, on a la clef de sa conduite…

C’est faux ! Tel fait une mauvaise action, qui est foncièrement honnête Homme ; tel fait une méchanceté sans être méchant.

C’est que presque jamais l’Homme n’agit par acte naturel de son caractère, mais par une passion secrète du moment, réfugiée, cachée dans les derniers replis du cœur.

Autre erreur, on vous dit que le visage est le miroir de l’âme…

Jugement-Juger

Le vrai est que l’Homme est très difficile à connaître, et que, pour ne pas se tromper, il ne faut le juger que sur ses actions ; et encore, faudrait-il que ce fût sur celles du moment, et seulement pour ce moment.

Au fait, les Hommes ont leurs vertus et leurs vices, leur héroïsme, et leur perversité ; les Hommes ne sont ni généralement bons ni généralement mauvais, mais ils possèdent et exercent tout ce qu’il y a de bon et de mauvais ici-bas ; voilà le principe.

Ensuite, le naturel, l’éducation, les accidents, font les applications.

Hors de cela, tout est système, tout est erreur.

Tel a été mon guide, et il m’a réussi assez généralement.

Toutefois, je me suis trompé en 1814 en croyant que la France, à la vue de ses dangers, allait ne faire qu’un avec moi. Mais, je ne m’y suis plus trompé en 1815, au retour de Waterloo… »

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