FAKE NEWS – NAPOLÉON

Le dernier numéro (n° 4239) du magazine « Valeurs » (ex-« Actuelles »), dont la couverture montre un portrait bien connu de Napoléon en costume de sacre – ce qui est infiniment « plus vendeur » que celui de Charles X qui remplit une pleine page intérieure –, propose un dossier intitulé « Les fake news de l’histoire », avec en sous-titre :

De Napoléon esclavagiste à nos ancêtres les migrants… Contre les faussaires, Jean-Christian Petitfils rétablit le vrai roman national.

Un programme dont l’énoncé ne pouvait laisser indifférent (1 – se référer en bas de page).

Parmi les « bonnes feuilles » de l’ouvrage proposées par le magazine (2 – se référer en bas de page), figure un assez long passage consacré à Napoléon.

S’il est évidemment hors de question de préjuger d’un livre d’une telle importance, œuvre d’un auteur de renom, à la seule lumière d’un extrait publié dans un magazine, celui-ci est cependant, me semble-t-il, suffisant pour se faire une idée de l’esprit qui a présidé à l’élaboration du passage en question.

Tout en reconnaissant que Napoléon a mis fin aux « convulsions et aux désordres de la Révolution, y compris à la corruption thermidorienne », en la fixant dans des « institutions solides, dont beaucoup subsistent aujourd’hui », le bilan que fait l’auteur est sévère :

On ne saurait évidemment oublier les innombrables pertes humaines – environ 1,4 million durant la Révolution et l’Empire. En définitive, ces guerres, outre la méfiance envers la France qu’elles ont fait naître, renforcèrent les puissances européennes, la Grande-Bretagne, la Russie, l’Autriche, la Prusse. L’image catastrophique que la Grande Nation laissa en Russie, en Allemagne et surtout en Espagne lui nuirait gravement durant des décennies.

Revenons sur quelques-uns de ces points.

FAKE NEWS : DES MILLIONS DE MORTS !

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Les pertes humaines :

J’ai le souvenir d’un psychanalyste cathodique nommé, je crois, Gérard Miller, qui, interviewé à la télévision il y a quelques années à propos de Napoléon, avait répondu d’un air satisfait, le fessier mollement reposé sur le dossier d’un canapé, et avec l’aplomb que confère l’ignorance crasse (pourquoi une telle question à ce personnage ?) :

Deux millions de morts.

Ce chiffre mythique, bien connu et souvent cité (et pour cause !), mais qui ne repose sur rien si ce n’est sur la volonté de nuire, illustre à merveille cette citation de Stendhal (In : « Vie de Napoléon, Fragments », se référer à l’article La médiocrité des commentaires) :

L’art de mentir a singulièrement grandi depuis quelques années. On n’exprime plus le mensonge en termes exprès, comme du temps de nos pères ; mais on le produit au moyen de formes de langage vagues et générales, qu’il serait difficile de reprocher au menteur et surtout de réfuter en quelques mots.

Qu’auront retenu les téléspectateurs, qui, ce soir-là, entendirent cet intéressant personnage sortir ce chiffre énorme, effrayant, ce chiffre bien rond, bien gras, de son chapeau ?

Il aura suffi à notre « expert » de quatre mots pour créer et accréditer une image terrible, propre à justifier la parfaite adéquation de Napoléon avec son sinistre surnom d’« Ogre ».

De nos jours, en effet, nous raisonnons en termes binaires : sons-images, et l’on va rarement au-delà. On aura donc retenu ce seul chiffre, dont l’expert (sic) en question ne précise bien évidemment pas d’où il l’a extrait. Il ne doit pas le savoir lui-même.

Celui de 1 450 000 que propose Jean-Christian Petitfils semble plus raisonnable, encore qu’il importe de toujours considérer avec un peu de méfiance les bilans trop précis, même si celui-ci est « revu à la baisse ».

En revanche, voici que l’on peut lire dans l’Encyclopædia Britannica, peu suspecte de partialité pro-napoléonienne :

« Une des accusations les plus graves portées contre Napoléon est d’être cet “Ogre corse” qui sacrifia des millions d’hommes à son ambition. Des calculs précis montrent qu’entre 1800 et 1815 les guerres napoléoniennes [dommage !] coûtèrent environ cinq cent mille vies à la France même – c’est-à-dire environ un soixantième de la population. Cependant, la disparition de ces hommes jeunes eut peu d’effet sur la croissance de la population. »

Cet article est signé de Jacques Godechot, ancien professeur d’histoire moderne et contemporaine, et doyen de la faculté des Lettres de Toulouse.

Au fait, pourquoi n’est-il jamais mentionné ?

Anti-doxa, pardi. Dans le même esprit, cet article de la Britannica me conduit à rappeler, ce que j’ai écrit dans un autre article du « Carré » :

entre 1801 et 1815, la population de la France, soi-disant saignée à blanc par le tyran, est passée de 29 400 000 à 30 600 000 ! (Se référer à l’article Le livre interdit, épisode 5).

FAKE NEWS : NAPOLÉON L’ASSASSIN !

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L’ANGLETERRE.

Puisqu’elle avait laissé les autres nations faire, seules, le sale travail, elle ne pouvait en effet que sortir « renforcée », au moins sur le plan diplomatique.

En revanche, pas un mot, du moins dans cet extrait de l’ouvrage, sur la rupture de la paix d’Amiens par Londres, pourtant point de départ de tout ce qui s’ensuivit.

Pas un mot non plus (avec la même réserve que ci-dessus) sur les sommes dépensées par Londres pour financer les guerres, de Coalition menées, justement, par ces puissances européennes (en fait, ses mercenaires) :

Autriche, Russie, Prusse, Suède, Espagne, Portugal…, qui sortirent donc « renforcées » de ces années de conflits. Un Portugal qui était d’ailleurs bien plus – ou moins – qu’un mercenaire : une colonie anglaise.

Pourtant les montants de ces dépenses sont connus avec une assez bonne précision. Allez, juste un exemple : en 1803, Londres versa un million de livres pour faire assassiner le Premier Consul !

Nous noterons ici cette timidité qui paralyse les plumes dès qu’il s’agit de mettre en lumière les coups bas de l’Angleterre contre la France de l’Empire.

Si elle est sans doute sortie diplomatiquement « renforcée » de tous les troubles qu’elle a fomentés, il n’en reste pas moins que l’Angleterre était financièrement « rincée » :

sa dette, en 1815, était estimée à 800 millions de livres, ou à 250% de son PIB !

Elle était, en fait, au bord du collapsus économique.

Les historiens napoléoniens étant fort discrets sur ce point, rappelons aussi que figure au nombre des « exploits » des politiciens anglais, l’assassinat sur leur ordre du tsar Paul 1er, coupable de vouloir se rapprocher du Premier Consul.

Question : quel est le chef d’État que Napoléon a ordonné d’assassiner ?

FAKE NEWS : NAPOLÉON A TIRÉ LE PREMIER !

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LA RUSSIE.

On oublie toujours de rappeler que le « moteur » principal de la campagne de 1812, qui a, semble-t-il, laissé elle aussi une « image catastrophique de la Grande Nation », est la non-observance par le tsar Alexandre de la clause du traité de Tilsit relative au Blocus continental par lequel il s’était engagé à fermer ses ports aux navires battant pavillon anglais :

Je n’ai fait la paix à Tilsit que parce que la Russie s’est engagée à faire la guerre à l’Angleterre, dira Napoléon plus tard.

Rappelons que, battu une fois encore à Friedland le 14 juin 1807 après avoir ouvert les hostilités, le tsar Alexandre avait été contraint d’accepter ce traité pour « sauver les meubles ».

Rappelons également que cette idée de Blocus continental n’est pas sortie du seul cerveau diabolique de Napoléon. Il avait été déjà envisagé en 1793 par la Convention, puis par le Directoire pour étouffer ce juteux commerce qui finançait toutes les coalitions contre la France.

Napoléon hésitait cependant à le réactiver. Qu’est-ce que l’Europe, déjà farouchement hostile, allait penser d’une telle mesure ? Mais, le 16 mai 1806, le gouvernement anglais avait eu la bonne idée de « tirer le premier » en signant un décret par lequel il mettait… en état de blocus tous les ports et côtes du Continent, de Brest à l’embouchure de l’Elbe.

Ce qui, bien évidemment, ne choque personne.

Mais, surtout, surtout, ne jamais le dire. Ce n’est pas « doxa compatible » (3 – se référer en bas de page).

Le retour à l’envoyeur ne tarda pas. Signé le 21 novembre 1806, le décret de Berlin mit les îles britanniques en état de blocus.

FAKE NEWS : FRANÇOIS D’AUTRICHE, HOMME DE PAIX !

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L’AUTRICHE.

Lorsque l’on évoque cette monarchie, qui, elle non plus, ne rechigne jamais à se poser en victime des agressions napoléoniennes, on pense immédiatement au pays que nous connaissons aujourd’hui sous ce nom.

Aussi, convient-il de préciser qu’au XIXe siècle, par ce nom, il faut entendre l’empire autrichien, qui, avec ses 24 millions d’habitants, fait quasiment jeu égal avec la France (26 millions), et n’a rien à voir avec son homonyme actuel et ses 8,7 millions de citoyens.

Un exemple suffira à illustrer la farouche volonté de paix de l’Autriche.

Fin 1808, la Grande Armée étant empêtrée dans le bourbier espagnol, Napoléon dut s’y rendre en personne pour rétablir la situation. L’empereur d’Autriche avait alors jugé séant de négliger les usages en matière de belligérance. Il est vrai qu’avec le « Corse », fauteur de guerre compulsif, il était superflu de respecter les usages en vigueur entre gens civilisés. Aussi, au début du mois de janvier 1809, alors que Napoléon se trouvait, près d’Astorga, des dépêches envoyées de Paris par Berthier lui apprirent que l’Autriche faisait d’intenses préparatifs guerriers. En termes familiers, des bruits de bottes se faisaient entendre du côté de Vienne.

Pour Londres, l’occasion rêvée.

« L’Usurpateur » guerroyant au loin, la voie était libre pour une agression qui avait cette fois toutes les chances de réussir. Il suffirait de quelques centaines de milliers de livres or pour balayer sans difficultés les dernières hésitations de la cour de Vienne, qui n’avait toujours pas digéré sa défaite d’Austerlitz.

Il importe donc de le saluer bien bas, ce désir de paix autrichien et d’en donner un aperçu, car il était si vif qu’au mois de février 1809 jamais le pays du bon empereur François n’avait encore réuni des forces aussi considérables pour entrer en guerre contre la France napoléonienne : soixante et un régiments de ligne, dix-sept régiments de frontières, quatre corps francs, cent soixante-huit bataillons de milice de mille homme chacun, cinquante mille hommes de l’Insurrection hongroise, plus une soixantaine de milliers de cavaliers, artilleurs et sapeurs.

Soit, au total, quelque 550 000 hommes pour attaquer Napoléon qui… ne lui avait rien fait, et ne l’avait nullement provoqué !

Et… le 10 avril 1809, à la grande surprise de Napoléon qui n’attendait d’offensive autrichienne qu’à la fin du mois, le royaume de Bavière fut envahi sans déclaration de guerre. Ce fut le début de la deuxième campagne d’Autriche, qui s’achèvera sur la meurtrière bataille de Wagram des 5 et 6 juillet.

Bilan du désir de paix si généreusement exprimé par l’empereur d’Autriche dans une lettre à Napoléon où il proteste de ses « intentions pacifiques » : environ vingt-cinq mille hommes tués et blessés chez nous, et, dans le camp autrichien, vingt-deux mille à vingt-quatre mille soldats – auxquels s’ajoutent les victimes de deux journées d’Essling, dont deux grandes stars, le maréchal Lannes (Essling, 22 mai), et le général Lasalle (Wagram) – qui restèrent sur le terrain pour canaliser la frénésie de paix de leur souverain.

PRENDRE DE LA GRAINE

Runciman-Napoleon

Pour clore ces quelques réflexions, je vais donner la parole à trois hommes très différents :

Un Américain, un Espagnol, et un Anglais.

De Charles Edwards Lester (1815-1890), écrivain et diplomate américain, auteur, entre autres œuvres, d’une vie de la famille Bonaparte, parue en 1852 sous le titre The Napoleon Dynasty, cette citation :

Dans l’unique but de s’agrandir, l’Angleterre s’est emparée de plus de territoires, a pris plus de vies, confisqué davantage de biens, asservi plus d’hommes et ravagé plus de plaines de l’Asie que ce dont on pourra jamais accuser Napoléon… C’est sous le gouvernement de Pitt que l’Angleterre entreprit d’écraser la République française…

Cela se passe de tout commentaire.

Dans une interview donnée au magazine en ligne « le Point.fr » à propos de la sortie de son roman : « Cadix ou la diagonale du fou » (éditions du Seuil), le grand écrivain espagnol Arturo Pérez-Reverte écrit ceci au sujet de la révolution libérale dans son pays et de Napoléon :

Elle [l’Espagne libérale] avait besoin de lui. Il était son unique espoir, malgré ses côtés négatifs. Il était, et reste, le personnage le plus important de l’Europe.

Et plus loin :

Nos vrais ennemis n’étaient pas la France, mais l’Angleterre, sur le plan maritime et colonial, et la réaction intérieure sur le plan politique (église, aristocratie, monarchie). Il aurait mieux valu que nous soyons vaincus par Napoléon, notre histoire aurait été moins tragique, Cadix est notre grande occasion ratée.

Phrases à méditer et roman à lire.

Enfin, j’ai souhaité clore ce texte par un extrait de l’ouvrage d’un homme politique anglais, contemporain, puisque les propos ci-dessous datent de 1917, Sir Walter Runciman :

Nous avons fait la guerre aux Français sans véritable raison, et nous avons souillé notre sens de la justice en les harcelant jusqu’à la folie. Nous avons acheté à des princes allemands et hanovriens impécunieux des soldats et des marins.

« Nous avons subventionné la Russie, la Prusse, l’Autriche, le Portugal, l’Espagne, et Naples, ce cloaque nauséabond, et cela au prix de la misère des classes les plus pauvres dans notre propre pays. Composée principalement des classes supérieures ou moyennes, la frange belliqueuse de la population faisait retentir ses terreurs chimériques de disparition dans l’esprit du peuple, et pensait que si nous ne faisions pas cause commune avec nos alliés sanctifiés qui combattaient un ogre mangeur d’hommes envahissant leurs pays respectifs et passant tout le monde au fil de l’épée, nous deviendrions l’objet de son attention féroce, nous serions envahis et réduits à jamais en esclavage. »

« Nos hommes d’État, pleins d’une pitié hypocrite, ne pouvaient parler de nos Alliés des autres jours sans pleurnicher, alors que, dans le même temps, ils versaient toujours plus de subsides dans leurs mains jamais repues, pour qu’ils puissent assurer la coordination de leurs actions. »

Triste bilan pour un pays qui ose nous donner des leçons et, avec l’incompréhensible, en apparence du moins, bénédiction des instances napoléoniennes françaises, continue de traîner Napoléon dans la boue.


1 – L’auteur, Jean-Christian Petitfils, renommé pour ses ouvrages sur l’ancien régime, vient de publier aux éditions Fayard une monumentale (1 152 pages) « Histoire de la France, le Vrai Roman National ». Dans son impressionnante bibliographie, on note deux ouvrages écrits « en collaboration », l’un : « La Contre-révolution. Origines, Histoire, Postérité, » sous la direction de Jean Tulard, aux éditions Perrin, l’autre : « Napoléon et l’Europe », coordonné par Thierry Lentz, aux éditions Fayard, 2005.

2 – Pour mémoire, je rappelle que c’est dans ce même magazine que notre « Papatous » s’est efforcé laborieusement de discréditer « le Mémorial de Sainte-Hélène » en le qualifiant – ce qui n’est pas nouveau de sa part – de « chef d’œuvre de propagande » (Cf. l’article sur le site du « Carré »). En voyant la couverture du magazine, j’ai craint un instant qu’il avait renouvelé ici son opération de destruction massive, mais sous une autre forme et sur un autre thème. Pas cette fois.

3 – Hors la « doxa », point de salut. Elle est non dite, mais elle est prégnante, et elle a des effets pervers que je connais bien. Après avoir lu mon livre sur la campagne de Russie, qui n’est justement pas « doxa compatible », une amie polonaise, elle-même écrivain ; m’a adressé ce message : « Vous êtes audacieux de prendre un parti que la plupart des historiens évitent de prendre ! » Effectivement, s’efforcer de montrer que la campagne de Russie n’est pas un délire « mégalo » de l’Usurpateur ne peut qu’être suspect de « révisionnisme », version Premier Empire. Napoléon doit rester le coupable idéal, afin de masquer et faire oublier les vilenies anglaises. Instruments de ce cas d’école d’une désinformation portée à son paroxysme : certains historiens napoléoniens, sans oublier ce creuset de la pensée historiquement correcte (si je puis dire) : l’Éducation nationale.

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