LA MÉDIOCRITÉ DES COMMENTAIRES

À l’occasion des « Journées Impériales de Nice » organisées sous l’impulsion du maire, Christian Estrosi – que l’on peut remercier en passant –, « Le Figaro.fr », dans son édition en ligne du 20 octobre 2017 (Rubrique « FigaroVox-Tribune »), a publié un article fort estimable – à retenir parce que rarissime – signé d’Arthur Chevallier :

Napoléon a fait grandir la France et l’a ancrée dans l’Histoire.

Auteur de « Napoléon raconté par ceux qui l’ont connu » (Éditions Grasset, 2014), Chevallier présente l’étrange particularité, bien que jeune, de ne pas cracher sur Napoléon.

Il présente également la singularité d’aller à contre-courant des écrits habituels que nous dénonçons sur ce webzine aussi souvent que faire se peut. En outre, il ne lèche les bottes de personne, pas même celles des « corps constitués ».

Il est donc courageux. Vertu rare dans ce milieu.

Si cet article, qui décrypte les raisons pour lesquelles Napoléon est toujours aussi vivant, presque deux cents ans après son décès, mérite d’être salué et lu, en revanche, nombre de commentaires, à quelques exceptions près, sont atterrants – j’ai hésité à écrire le mot – de connerie, de bassesse et d’ignorance crasse.

L’IGNORANCE EN PLEINE ACTION

PERLES DANS LE DÉSORDRE

Si la plupart sont des classiques simplement régurgitées à l’occasion de la publication de cet article, d’autres font preuve d’une certaine originalité.

1 – Les « millions de morts »

L’un des intervenants s’est même donné la peine de les compter, et il arrive au chiffre de six (oui : 6 !) millions. Le délire et l’imbécillité au plus haut !

Crime-Napoleon-fakenews

Mais, bien évidemment, aucun de ces estimables commentateurs, qui pleurent sur les millions de morts, victimes du « boucher » (grand classique), du « tyran sanguinaire » (on dirait du Jacques Weber dans le texte 1), du « boucher de première », de cet individu dont la « furie monomane a recouvert pendant des décennies (le temps ne passait pas vite entre 1804 et 1815) la totalité de l’Europe de guerres sanglantes », aucun de ces commentateurs virulents n’évoque la rupture – par l’Angleterre – de la paix d’Amiens, qui mit fin à une paix, certes fragile – la preuve – mais bien réelle.

Alors, ces emblématiques millions de morts que l’on impute au « tyran meurtrier » sont, à porter, si j’ose écrire, au seul crédit du gouvernement anglais.

Dommage pour la démonstration.

2 – Le duc d’Enghien

On retrouve également, bien sûr, les habituelles lamentations sur le sort tragique du duc d’Enghien, fusillé « dans le plus pur style hitlérien ou stalinien ».

Quelque sympathie que l’on puisse éventuellement nourrir – ce qui est mon cas – pour ce grand gentilhomme et véritable héros romantique, dans toute nation, et pas seulement dans la France « barbare » de Napoléon Bonaparte, prendre les armes contre son pays en temps de guerre – ce qui était bien le cas avec l’Angleterre – est toujours puni de mort, et donc, a fortiori, en France.

Voici ce que le duc écrivait à l’un de ses amis :

En ce moment où l’ordre du Conseil privé de Sa Majesté britannique enjoint aux émigrés retraités de se rendre sur le Rhin, je ne saurais, quoiqu’il en puisse arriver, m’éloigner de ces dignes et loyaux défenseurs de la monarchie.

Les Anglais dignes et loyaux défenseurs de la monarchie ! Pauvre Enghien. Un grand nom comme le sien à la botte d’un Pitt !

3 – Le rétablissement de l’esclavage

Le rétablissement de l’esclavage n’est bien évidemment pas oublié, mais nulle part il n’est mentionné que le 29 mars 1815, donc pendant les Cent-Jours, ce même Napoléon, de retour de l’île d’Elbe, signa un décret abolissant définitivement le commerce des esclaves.

4 – L’abandon des soldats en Russie

Le « déserteur de Russie » qui abandonne ses « bons soldats ».

Le général Malet est inconnu au bataillon de certains internautes du « Figaro.fr ».

5 – Les psychos

« Si nous aimons Napoléon, c’est à cause de notre impuissante virilité [?] qui trouve un exutoire dans le fantasme du tyran meurtrier et narcissique. »

Un zeste de psycho « à deux balles » fait toujours son petit effet. « La napoléonmania Française se porte bien dirait-on. Aucun respect pour ce boucher. »

Cela va de soi, elle est même en pleine forme. Ce lecteur voit juste, il suffit d’ailleurs de lire certaines interventions, dont la sienne, pour apprécier la pertinence de son commentaire.

Un autre établit un parallèle entre Napoléon, Hitler, (classique) et Staline (plus rare), et affirme que « les plus grands massacreurs de leur peuple et de peuples européens étaient trois dictateurs non autochtones mais d’origine étrangère. »

6 – Les collabos

Au fil des commentaires, on rencontre même de vrais « collabos » qui se réjouissent de la défaite de Waterloo :

« Remerciez les Anglais d’avoir sauvé l’Europe d’un tyrant (oui, avec un T) », écrit l’un.

Tandis que l’autre, vilipendant le « dictateur égocentrique fou de pouvoir et de grandeur », exprime son soulagement sans ambiguïté :

« Heureusement, les Anglais y [à Napoléon] ont mis un terme !!!!!! » Avec 6 points d’exclamation pour le cas où nous n’aurions pas compris le message, ni saisi l’ampleur de sa reconnaissance envers ces authentiques bienfaiteurs de l’humanité.

Pour un autre, Napoléon, c’est carrément Attila. Même en France. C’est simple, là où il est passé, l’herbe ne repousse pas. C’est la terre brûlée ! Outre, bien sûr, les millions d’hommes qu’il a fait zigouiller, il a « massacré le patrimoine, surtout religieux » [il y a quand même des trouvailles dans ces commentaires !] ;

« Liberté Égalité ? Déjà rien (qu’)à l’époque : plutôt des spoliations, des crimes, des dévastations dont la France ne s’est jamais remise ».

Napoléon aurait même déporté des prêtres réfractaires sur les « pontons de Rochefort, Brest et Toulon ». Sans doute une « erreur de jeunesse », car cela s’est passé en 1794 ! Et pour que l’on ne perde pas une once de son venin, il démultiplie son message.

Ce détracteur compulsif, dont la mauvaise foi confine à l’imbécillité clinique, signe « Lacombe Lucien », ce qui est plutôt piquant, car quiconque a vu le film éponyme de Louis Malle se rappelle fort bien le personnage : une petite crapule de campagne, agent de la Gestapo française, qui dénonce et assassine des résistants. Curieux parrainage tout de même pour qui dénonce le « meurtrier » qui, que, etc. Dans l’une de ses remarques, ce personnage, « sectaire comme un royaliste obsédé de droit divin » 2, dénonce « Une nouvelle classe dirigeante qui n’a pas négligé s’asseoir sur le trône des rois. ». C’est signé.

7 – Quelques-uns sauvent l’honneur

Il y a heureusement quelques interventions qui relèvent le niveau. Elles émanent de lecteurs qui connaissent l’époque et n’ignorent rien de la rouerie bien connue – mais soigneusement masquée – « de la perfide Albion, qui a réussi à nous le dépeindre que comme un ogre assoiffé de sang », et à nous persuader – la lecture des commentaires en atteste – qu’il est le responsable unique des guerres de Coalition, adroitement maquillées sous le vocable accusateur de « napoléoniennes ».

Comme l’écrit spirituellement un autre internaute, c’est « à croire que Napoléon faisait la guerre tout seul. »

Donnons au passage un coup de chapeau à deux étrangers, un Belge et un Italien.

Le premier écrit :

À ceux qui, parmi les Français, doutent de leur histoire, je suis Belge et, pourtant, je crie “Vive l’Empereur !” Méditez cela.

Un vœu pieux !

Et le second :

Chers amis français… chaque fois que je relis la glorieuse bataille de Waterloo mon cœur italien souffre et voudrait renverser l’issue de la bataille. J’aimerai toujours de tout mon cœur votre Empereur et l’armée napoléonienne.

Merci et salut à tous les deux.

C’est enfoncer une porte largement ouverte que d’écrire que le grand public français regarde davantage la télévision qu’il ne lit des livres d’histoire.

Et Gueniffey ?

Imaginez alors les dégâts que peuvent provoquer les propos d’un intervenant « es qualités », Patrice Gueniffey, en l’occurrence, qui, dans une émission très regardée comme « Secrets d’Histoire », lance à des millions de téléspectateurs :

Chez Napoléon, la passion amoureuse est associée au plaisir de faire la guerre, autant il aime Joséphine, autant il aime faire la guerre, ces deux passions se mélangent.

Comment ces téléspectateurs, généralement peu au fait de l’histoire de Napoléon, ne seraient-ils pas persuadés qu’ils viennent d’entendre la voix de la Vérité, puisque c’est un historien napoléonien qui l’assène avec aplomb ?

Une telle phrase – et d’autres du même tonneau – est criminelle, car, à elle seule, elle suffit amplement à encourager les délires haineux, comme ceux de certains lecteurs du « Figaro.fr », et à en susciter de nouveaux. Ce genre de phrase démontre également que, une fois adoubé par les « Instances », on peut s’autoriser tout, et surtout n’importe quoi sans risque.

En revanche, celui qui voudra contrer ce genre d’affirmation-diffamation ne pourra se contenter de deux lignes, il lui faudra écrire des dizaines de feuillets de justifications, que de toute façon, personne ne lira. Trop long.

Et la détestable et destructrice image restera gravée dans les mémoires.

Ceci me remet en mémoire une pensée de Stendhal, plus d’actualité que jamais :

L’art de mentir a singulièrement grandi depuis quelques années. On n’exprime plus le mensonge en termes exprès, comme du temps de nos pères ; mais on le produit au moyen de formes de langage vagues et générales, qu’il serait difficile de reprocher au menteur et surtout de réfuter en quelques mots. (In : « Vie de Napoléon, Fragments »).

Et De Decker ?

Dans le même « esprit », souvenons-nous aussi de cet inoubliable sommet de l’obscénité poisseuse (toujours dans « Secrets d’Histoire ») atteint par l’un des invités, Michel De Decker :

Napoléon n’était pas franchement admirablement équipé génitalement parlant », ce qui lui « faisait courir la gueuse sans arrêt. 

Franchement répugnant. Cela ne relève même plus du caniveau, mais de l’égout.

Explication : selon l’expression en vigueur dans le milieu des médias, audiovisuels ou autres, ce genre de discours fait du « buzz », et le « buzz, Coco » (appellation contrôlée), c’est l’une des clés permettant de faire de l’audimat, et donc, de se faire inviter à nouveau.

Fort utile lorsque l’on a quelque chose à vendre.

Qu’importe alors l’image de Napoléon ! Il n’est qu’un prétexte, car son seul nom fait vendre.

CHERCHONS LES CAUSES

Ce serait une erreur de penser que ces commentaires, détestables par ce qu’ils révèlent d’ignorance, de malveillance et de stupidité, sont la conséquence d’un échec – un échec peut être excusable ou explicable.

Non, il s’agit d’une démarche voulue, réfléchie, acharnée. Dans quel but réel ?

Sous le Premier Empire, époque jeune s’il en est avec son empereur et ses maréchaux trentenaires, la France était grande. Trop. Au grand dam de Londres. Relisons ce qu’écrivait, à ce sujet, le comte Woronzow, ambassadeur de Russie à Londres, sous le Consulat :

Son système sera toujours d’anéantir la France comme son unique rivale, et de régner, après, despotiquement, sur l’univers entier.

C’est une redite, sans doute, mais, lorsque l’on est le vrai responsable de centaines de milliers de victimes comme l’est l’Angleterre de ce temps, et que l’adversaire est enfin au tapis, il importe, pour se « dédouaner », de le charger de tous ces massacres.

En outre, effet secondaire non négligeable, vous culpabilisez ainsi son pays, qui se sent honteux (exercice facile en France) :

« Ah, vous défendez la mémoire de Napoléon ? », et hop !, vous voilà étiqueté « facho ».

Simple opinion personnelle, évidemment : il n’est pas acceptable que la Fondation Napoléon, ce « fleuron » de la napoléonie, emploie des sujets britanniques, et distribue ses prix dans les locaux de l’ambassade de Grande-Bretagne à Paris, car elle paraît être ainsi sous tutelle, sous influence.

Pas plus qu’il n’est acceptable que nous commémorions nos défaites en compagnie des Anglais.

L’exemple le plus choquant ?

Après une minable et peureuse commémoration de la victoire d’Austerlitz – ah !, la fuite éperdue et grotesque des politiques de l’époque, avec Chirac et Villepin en tête de peloton, quel inoubliable moment de honte ! – le gouvernement infligea à notre Marine nationale le camouflet de faire participer le prestigieux porte-avions nucléaire Charles de Gaulle à la mascarade humiliante des cérémonies organisées pour le bicentenaire de la défaite française de Trafalgar.

Une telle servilité confine à l’indécence.

Je connais bien l’Angleterre et la presse anglaise. Ses lecteurs n’auraient jamais accepté une telle félonie de la part de leurs gouvernants, un tel affront fait à leurs victoires et aux soldats et officiers qui en furent les artisans, car ils les respectent.

L’indignation eût été générale. Et violente. En effet, les commentaires (parfois, plusieurs milliers sur un même sujet « sensible » !) que l’on peut lire dans les grands quotidiens en ligne n’épargnent personne, pas même la famille royale, et ils sont d’une brutalité inouïe, inconnue dans ce pays geignard et gnangnan qu’est devenue la France.

De toute façon, en France, tout le monde s’en f..t. Nous nous essuyons les pieds sur nous-mêmes.
C’est pour cette raison que j’ai la plus grande considération pour le peuple anglais. Il est patriote.
Évidemment, les politiciens, c’est, si j’ose écrire, une autre paire de… manches. Et là, pas de quartier ! D’où cette réputation d’anglophobe « hystérique » que m’ont faite quelques malfaisants serviles, soucieux de s’attirer les bonnes grâces – et surtout les bienfaits ! – de la « napoléonie officielle ».

Mais Bon sang ! Pour quelles raisons nous avilissons-nous ainsi ?

N’avons-nous plus de fierté nationale, plus de respect de notre passé ?

Nous n’en acceptons plus qu’une honte imbécile et humiliante.

Ce n’est ni défendable, ni acceptable, et je vais finir par penser que les Anglais savent quelque chose que nous voulons cacher, et donc qu’ils nous tiennent. Pour semblable « tâche de fond », la Fondation est l’outil idéal dont « on » ne saurait se passer.

L’histoire de Napoléon et du Premier Empire, telle que nous la connaissons, est celle qui est distillée depuis son décès par les soins vigilants de l’Angleterre, reprise ensuite par leurs obligés et domestiques royalistes, puis relayée par des générations d’instituteurs socialisants qui voyaient en Napoléon le mal absolu, et le représentaient, lui et son temps, sous un jour hideux. Une manipulation sournoise et un bourrage de crâne intensif qui prennent leur essor dans les classes de désinformation de l’Éducation nationale, puis se trouvent raffermies par les coups de pouce de la presse – dans les années 1890, l’indiscutable Frédéric Masson s’en plaignait déjà – et le (mauvais) tour est joué.

L’époque est à la casse généralisée. Comment le plus célèbre personnage de notre histoire pourrait-il échapper au massacre ?

Et toute cette indignité s’étale à l’applaudissement général ! J’ai failli écrire « à l’applaudimètre », mais nous n’en sommes pas loin.

Pour clore ces quelques réflexions sur les commentaires navrants de stupidité et de mauvaise foi dont nous avons été gratifiés par certains lecteurs du « Figaro.fr », une citation de Goethe me semble bienvenue :

« Il n’y a rien de plus pénible à voir que l’ignorance en pleine action. »

On ne saurait mieux dire.

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