Le saviez-vous ? La fondation Napoléon triche un peu…

Ce titre en choquera quelques-uns, mais j’espère qu’il choquera autant que celui-ci : « Le saviez-vous ? Napoléon trichait volontiers au jeu » , une « story facebook » que la fondation Napoléon a diffusé en 2021 pour « commémorer la mort de Napoléon ».

En voici le contenu :

« Napoléon aime gagner, ça vous le saviez, mais pas seulement sur les champs de bataille. On vous raconte en 1 minute ! En 1814, à l’île d’Elbe, Napoléon jouait contre sa mère aux « dominos »... et c’est le drame quand celle-ci s’aperçut que son fils prenait quelques libertés avec le jeu. Furieux et vexé d’avoir été ainsi découvert, l’Empereur renversa violemment le jeu, puis se réfugia dans sa chambre. Malgré ses 45 ans et après avoir dominé l’Europe, il se comporta tel un enfant pris sur le fait par une mère, il est vrai, aussi exigeante qu’autoritaire. »

Dominos ou Reversi ?

Cette « story facebook » a pour source un article intitulé « Empereur et mauvais joueur… le jeu du reversi » de juin 2020 de la fondation Napoléon publié par François Houdecek (le chargé des projets « spéciaux »).

En plus du titre peu flatteur « pour l’Empereur », remarquez le jeu différent, on passe du reversi au domino. Le directeur de la fondation Napoléon, passionné par l’exactitude, pourrait même y répondre par une blague : « Reversi ou domino, peu importe, il trichait aussi aux échecs ».

François Houdecek débute ainsi : « Avec la perte du pouvoir en 1814, puis en 1815, Napoléon, homme sur-occupé jusqu’alors, dut trouver des moyens de tuer le temps. Dans les exils d’Elbe, puis de Sainte-Hélène, hormis le jeu d’échec qui avait sa préférence et auquel il s’adonna des heures entières, les jeux de cartes devinrent des passe-temps réguliers ».

Mais oui, bien-sûr, « élémentaire », sur l’île d’Elbe ou Sainte-Hélène, on est en « vacances », on prend sa serviette de bain et on bronze au soleil, on prend son tuba, ses palmes et on y fait même de la plongée (vrai au XXIe siècle, moins vrai au début du XIXe siècle). C’est la farniente, on s’y ennuie « grave ». D’ailleurs, le directeur de la fondation Napoléon le répète souvent, on s’ennuie tellement, que l’on meurt d’ennui : « Napoléon est mort d’ennui » (sic).

Revenons sur l’expression employée par la fondation Napoléon : « … Furieux et vexé d’avoir été ainsi découvert, l’Empereur renversa violemment le jeu, puis se réfugia dans sa chambre. Malgré ses 45 ans et après avoir dominé l’Europe, il se comporta tel un enfant pris sur le fait par une mère… »

Que cherche donc la direction de la fondation Napoléon si ce n’est faire passer Napoléon pour ce qu’il n’est pas, et à donner du grain aux psychologues du XXIe siècle, ainsi qu’aux commères ? L’objectif est connu, c’est celui de faire passer Napoléon pour « l’enfant roi devenu adulte tyran » (livre de Didier Pleux), mais pour cela, il aurait fallu que Napoléon soit individualiste lui-même et vive dans une société individualiste, or ce n’est pas la cas, Napoléon a vécu dans une société où la famille était sacrée, et où l’esprit d’équipe (ou la cohésion) rendait la France glorieuse.

Sa source : Baron Peyrusse, Mémorial et archives, Carcassonne, 1869, p. 239.

Baron Guillaume Peyrusse

Allons voir précisément cette source : « Comme j’avais de grandes entrées, Sa Majesté me fit l’honneur de m’admettre à son jeu, soit de domino, soit de reversi. Sa Majesté trichait volontiers au jeu. Souvent, nous voulions bien ne pas nous en apercevoir, mais Son Altesse, Mme Mère, dont j’avais souvent l’honneur d’être le vis-à-vis, lorsqu’elle fut arrivée dans l’île, usait d’un droit que nous ne pouvions que rarement nous permettre : Napoléon, vous vous trompez ! Sa Majesté se voyant découverte, passait sa main sur la table, brouillait tout, prenait nos napoléons, rentrait dans son intérieur où ne pouvions la suivre, et donnait notre argent à son valet de chambre Marchand, qui, le lendemain, le rendait aux volés ».

Remarquez la date : publication en 1869, soit 55 ans après cette prétendue anecdote. Ensuite, ces quelques lignes sont intercalées entre le 30 mai et le 1er juin 1814, c’est à dire entre l’arrivée de Napoléon à Porto Ferraio, l’installation, et le budget des recettes ordinaires à opérer du 1er juin au 31 décembre 1814. Par bon sens, cette « prétentue anecdote » n’a pas sa place. Alors, anecdote vraie, inventée ou romancée ? Souvent, il y a de l’exagération, comme le buzz de nos jours, plus il y a de commères qui se transmettent au fil des décennies, et plus on s’éloigne de la vérité. On peut y lire également l’avertissement de l’éditeur : « Madame la Baronne Peyrusse a voulu que ces documents fussent livrés à la publicité ; son gendre, M. Cornet Peyrusse, a, suivant son désir, mis en ordre toutes les pièces qu’il avait entre ses mains, et, après les avoir fait imprimer, il a déposé les originaux à la Bibliothèque publique de la ville de Carcassonne ».

Autre source : Duchesse d’Abrantès, Histoire des salons de Paris, Bruxelles, 1838, p. 58.

Laure Junot duchesse d’Abrantes

Autre phrase de François Houdecek : « Tout Empereur qu’il était, Napoléon trichait sans vergogne, au vu et au su de tous ! Ainsi à Malmaison, la duchesse d’Abrantès le vit ramasser des cartes maîtresses pour gagner la partie ».

Je ne sais pas pour vous, mais je trouve ses propos « pour Napoléon » excessifs et irrespecteux. Cet employé de la fondation Napoléon doit pourtant être heureux de recevoir un salaire juteux grâce à ce « tricheur sans vergogne ».

Allons voir précisément cette source. À commencer par le titre : Histoire des salons de Paris, tableaux et portraits du Grand Monde, sous Louis XVI, le Directoire, le Consulat et l’Empire, la Restauration, et le règne de Louis-Philippe 1er, tome V, aux éditions Société Belge de Librairie. Salon de l’Impératrice Joséphine, Madame Bonaparte.

Remarquez que l’on ne nomme pas « Napoléon 1er ». La duchesse d’Abrantes, c’est Laure Permon, une « merveilleuse », l’épouse du général Jean-Andoche Junot, ayant obtenu le titre de duc d’Abrantes par Napoléon le 19 mars 1808, suite à son arrivée au Portugal et à la fuite de la famille royale de Bragance. Elle est, en fait, très liée à la famille Bonaparte puisque sa mère, Laure-Marie Stefanopoli dite « Panoria de Comnene » et la mère de Napoléon, Letizia, avaient été élevées ensemble depuis l’enfance, leurs maisons se touchaient à Ajaccio, et leur amitié s’était resserrée après la mort du père de Napoléon, Charles, à Montpellier. Dans ce début de Tome V, Laure Permont nous décrit l’ambiance du cercle privé du couple Napoléon et Joséphine. Une chose est certaine, tout est vivant, on a la soif de vivre, et on ne s’ennuie jamais. Beaucoup d’anecdotes souvent bien décrites, réelles, mais on doute que tout soit exact à 100% car il aurait fallu mémoriser chaque action, chaque parole instantanément, et cela reste impossible (sans enregistreur) comme par exemple les dialogues. En revanche, si on fait l’effort de comprendre le contexte, l’avant et l’après, les rapports amicaux et familliaux, on se rend compte que Napoléon est attaché à la moralité et à la loyauté, que s’il lui arrivait de tricher, ce n’était que très rarement, et surtout pour faire rire les femmes. Les 3/4 du temps, Napoléon paraissait très sérieux, imperturbable, tout en maîtrise. Les femmes avec de l’esprit étaient curieuses et voulaient même le provoquer pour qu’il perde un peu ses moyens et surtout qu’il se lache. Napoléon le savait, et heureusement, il savait rire et faire rire, d’où le fait de jouer le rôle du « tricheur », cela faisait rire aux éclats, car tout le monde savait qu’il était profondément honnête – ce côté paradoxal, surprenant, le rendait charmant. Les femmes avec de l’esprit adoraient.

Moralité

À la fondation Napoléon, on ne se remet jamais en question, on a toujours raison, jamais de doute, car elle y réunit des « historiens » (de salons parisiens) et comme le dit son directeur : « Notre ambition n’est pas de promouvoir Napoléon, ni même de le défendre, mais de faire de l’Histoire » (sic). Pour reprendre le slogan d’un livre de Pierre Branda, « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Napoléon sans jamais oser le demander », je sais le faire aussi.

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