LES CHEVAUX EN RUSSIE

Sans trop aller dans la sociologie, il y a des similitudes entre le comportement des suiveurs de matchs sportifs et les suiveurs de documentaires napoléoniens agréés par la papauté tulardienne. En effet, il est commun d’aimer le « spectacle », et on retiendra facilement la finale, les actions offensives, les « buts » et les marqueurs. Il n’y a qu’à voir, par exemple, à quel poste « jouent » les derniers vainqueurs du « ballon d’or ».

Dans les campagnes militaires, on retient aussi tout ce qui est spectaculaire, on se focalise sur les batailles, les charges de cavalerie, car ce sont elles qui captivent, culbutent les défenses adverses et annoncent la victoire finale. Voici donc les visiteurs venus contempler les héros placés au centre des immenses tableaux, mais aucun ne s’interrogera sur les moyens techniques utilisés par l’artiste.

Loin d’être sous les feux des « projecteurs », des milliers de cavaliers eurent des missions vitales comme, par exemple, transmettre les courriers sur la ligne opérationnelle… Également, la logistique et son grand nombre de chevaux de trait indispensables pour tracter les centaines de canons, les milliers de caissons contenant trésors, imprimeries, armes, munitions, matériels divers, vivres, habits, et bagages.

Chevaux
Charge de la cavalerie par Clauzel, peintre militaire

L’organisation militaire, sous Napoléon, est bien faite, il y a des rapports, matin et soir, des effectifs présents et absents. Le nombre précis de cavaliers dans chaque corps de cavalerie avant chaque « départ » est donc consultable au Service Historique de la Défense (SHD), à moins que… [« Les rapports ont étrangement disparu, Monsieur » (Vous êtes trop curieux, Monsieur)]. En revanche, il est difficile d’évaluer le nombre de chevaux de selle à un moment donné, car les officiers pouvaient avoir entre 1 à 18 chevaux chacun, suivant leur grade ou leur fonction. Le SHD indique environ 107 000 chevaux de selle en juin 1812. La proportion approximée cheval/homme est d’un cheval pour quatre hommes.

Le nombre de chevaux de trait est également difficile à évaluer, cela varie entre 1, 2, 4 et 6 chevaux pour chaque caisson, canon, et voiture, suivant leur poids. Le SHD indique 49 816 chevaux de trait en juin 1812. On remarque que, durant les campagnes, rien n’est laissé au hasard sur le nombre des effectifs, qu’il y a un équilibre des forces, et qu’il y a une règle des pourcentages ou proportionnalité. Par exemple, les chevaux de trait représentent un peu moins de la moitié des chevaux de selle (45%), et il faut un peu plus de la moitié (55%) de ces chevaux de trait pour l’artillerie, 27 300 chevaux.

CHEVAUX À MOSCOU

Le 29e bulletin de la Grande Armée du 3 décembre 1812 indique une perte de plus de 30 000 chevaux en peu de jours, avec un pic entre le 14 et le 16 novembre. Cependant, cela n’a pas empêché d’avancer, de faire un combat et une bataille quelques jours après, puis de semer les armées russes à la Bérézina, ce qui veut dire qu’il restait un nombre suffisant de chevaux – sans, toute l’armée aurait été prisonnière.

Essayons de trouver un nombre approximatif de chevaux durant le début du repli Moscou-Smolensk. À Moscou, au 18 octobre 1812, l’addition des effectifs des cavaliers des corps de cavalerie et de la Garde impériale correspond à 10 300 hommes. L’effectif de l’armée combattante correspond à 105 000 hommes, mais si on ajoute la gendarmerie, le quartier général, les grands parcs d’artillerie et du génie, les équipages, les ambulances, on atteint au total 116 000 hommes. Si on respecte la règle du pourcentage 1/4, on peut estimer au minimum 29 000 chevaux, ce qui correspondrait à 20 000 chevaux de selle + 9 000 chevaux de trait, dont 5 000 pour l’artillerie. Cependant, l’addition des bouches à feu (569) et des caissons d’artillerie (2070), début octobre, est de 2639, un nombre qui semble trop important pour l’équilibre du mouvement des forces. Admettons que l’on puisse les tracter par la moyenne de 3 chevaux, cela ferait 7 917. Ces 7 917 d’artillerie par 100/55 donneraient un total de 14 394 chevaux de trait. Additionnés aux 20 000 chevaux de selle, cela donne au maximum 35 000, un nombre plausible, compte tenu de la perte annoncée.

À Moscou, il y avait aussi 4 000 cavaliers démontés, non pas du manque de chevaux, nous l’avons constaté au dessus, mais du fait que leurs chevaux pouvaient être plus utiles ailleurs, par exemple, pour tracter les caissons civils supplémentaires ou comme réserve en cas de pertes imprévues.

CAUSE DES PERTES

La cavalerie des corps d’armée revenant de Moscou était encore très belle au 6 novembre 1812.

Le temps passa du soleil aux nuages gris avec vent du nord, les premiers flocons commencèrent à recouvrir les chemins, puis la température chuta un peu jusqu’à -10 degrés la nuit. Rien de dramatique, mais pour atteindre la garnison de Smolensk, il restait encore deux à trois jours de marche pour l’avant-garde (Ve et VIIIe corps d’armée), quatre à cinq jours pour l’arrière-garde (Ier et IIIe corps d’armée), 7 jours pour le IVe corps d’armée du vice-roi Eugène… Le verglas ralentissait l’allure, fatiguait, blessait et plusieurs centaines de chevaux mourraient chaque nuit au bivouac. Il semble que des cavaliers inexpérimentés avaient persisté dans leur indiscipline et avaient négligé de ferrer à glace les sabots de leurs chevaux, ce qui est la base dans cette situation. Aussi, la logistique manquait de traîneaux pour tirer les canons et les caissons de munitions, de vivres et d’effets personnels.

La perte générale des chevaux n’était pas due au froid, contrairement à ce que colportent les bavards des salons parisiens, mais aux marches successives et au peu de fourrage et d’avoine à certains endroits. Le cheval résiste très bien au bivouac et au froid glacial à condition qu’il soit bien nourri.

Constatons, aussi, que durant un repli, les pertes à un endroit de la marche ne sont pas des pertes définitives. À l’arrivée dans une garnison, il y a un dépôt de cavalerie qui recompléte les unités. Il y a également quelques combats et escarmouches qui permettent de récupérer des chevaux et des caissons…

SMOLENSK

Le séjour à Smolensk du 8 au 16 novembre était salutaire pour tous, l’essentiel était de reposer les chevaux, de recompléter la cavalerie grâce aux dépôts, et d’approvisionner en fourrage. Aussi, Napoléon en profita pour réorganiser les troupes, en particulier la cavalerie : ordre de créer un corps actif de 6000 cavaliers en réunissant la cavalerie des cinq corps d’armée présents à Smolensk, et qui serait chargé de la protection des cantonnements d’hiver – Et oui, à ce moment-là, il était encore possible d’installer les quartiers d’hiver en Biélorussie, entre Vitebsk et Mohilof. En plus, 5000 chevaux de Pologne étaient en partance pour Smolensk, et 30000 chevaux avaient été commandés au ministre des Relations Extérieures Hugues-Bernard Maret, duc de Bassano.

ÉTRANGES IMPRÉVUS

Malheureusement, des imprévus « étranges » arrivèrent au même moment :

  • Le ministre Maret, à Vilna, avait tardé à faire les commandes de chevaux – 1 mois – irréparable.
  • Échecs des VIe, IIe et IXe corps d’armée (maréchaux Gouvion Saint-Cyr, Oudinot et Victor), chargés de protéger le nord de la ligne opérationnelle, perte des villes de Polotsk et de Vitebsk avec dépôts et combat perdu à Czasniki… La victoire française était pourtant indubitable, au moins de rejeter l’armée russe de Wittgenstein au delà du fleuve Dvina.
  • La ville de Minsk – avec dépôts et 2 millions de rations – était menacée. Les VIIe et XIIe corps d’armée (généraux Reynier et Schwarzenberg), chargés de protéger le sud de la ligne opérationnelle, étaient comme par hasard absents à plusieurs jours de marche.
  • Perte du dépôt de cavalerie de Gorki.

ÇA PASSE OU ÇA CASSE ?

La perte des dépôts de chevaux et des stocks de fourrage profitait à l’ennemi et allait compromettre la ligne opérationnelle Vilna-Minsk-Smolensk. Napoléon fut contraint d’abandonner Smolensk, et de se replier en direction de Minsk. Il partit le 14 novembre, et l’arrière-garde du maréchal Ney le 17 à minuit. L’itinéraire Smolensk-Orcha fut un risque des plus dangereux : les 120 km entre 4 et 6 jours, les marches nocturnes, une chute de la température à -16 et -18 degrés, les chemins verglacés, la fatigue, le manque de vivres, le combat de Krasnoï décimèrent les chevaux, plus de 30 000 chevaux morts et abandonnés, surtout ceux de France et d’Allemagne. L’attelage diminué, l’ordre est donné de détruire ou d’abandonner une bonne partie des pièces de canon et des munitions, et de brûler les caissons et charrettes inutiles. L’armée de repli devint temporairement quasi aveugle, les éclaireurs à cheval se limitant à 2 km au-delà des troupes.

ÇA PASSE

Malgré cette perte de chevaux, le passage du fleuve Borysthène s’effectua et mit fin à cette semaine noire. Les marches intensives de nuit avaient permis de distancer de 72h (3 jours 😉 ) l’armée de Kutuzof et de retarder une ultime bataille. Entre temps, la division Dombrowski laissa la ville de Minsk au corps d’armée de Tchitchagof, et partit sur Borisof pour attendre Napoléon. À Orcha, les 19-20 novembre, Napoléon réorganisa ses corps d’armée I, III, IV, V et VIII. À Tolotchine, les 22-23 novembre, le magasin considérable de farine et la grande quantité d’eau-de-vie firent le plus grand bien aux soldats et aux chevaux. Les corps d’armée II du maréchal Oudinot, IX du maréchal Victor, et la division Dombrowski allaient se joindre aux 5 corps d’armée de Napoléon, et allaient apporter une bonne quantité de chevaux…

Arrivé le 23 novembre à Bobr, Napoléon réorganisa, une nouvelle fois, la cavalerie : on brûla la moitié des charrettes, et 200 chevaux allèrent compléter le parc d’artillerie. Le 24 novembre, le IIe corps d’armée d’Oudinot fit 2 000 prisonniers au corps d’armée russe de Tchitchagof, et récupéra 6 pièces de canon, 500 voitures de bagages, soit un nombre non négligeable de chevaux…

Dans les manuscrits du secrétaire particulier de l’Empereur, on y lit qu’une file d’artillerie de 250 bouches à feu, leurs approvisionnements, 300 voitures passent tranquillement la rivière Bérézina le 26 novembre. Avec un tel nombre de matériel au premier jour du franchissement, nul besoin d’énumérer les autres convois des 27 et 28 novembre pour comprendre qu’il y avait encore un nombre impressionnant de chevaux de trait présents, ce qui peut fermer le clapet à certains bavards de la légende noire. Et pour culbuter et achever les avants de l’ennemi sur la rive droite et la rive gauche de la Bérézina, le 28, puis tenir la place le 29, il fallait, là aussi, un bon nombre de chevaux de selle, n’est-ce pas ? … aux lecteurs de méditer.

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2 Réactions

  1. Mariakel 8 novembre 2016 at

    Encore une fois, vous nous parlez un pan méconnu de l’histoire napoléonienne. Merci encore à vous.

    Il est vrai que l’on parle peu des chevaux et de la cavalerie de la Grande Epopée, alors qu’elle fut essentielle dans toutes les toutes les stratégies de l’Empereur. Je retrouve d’ailleurs ce problème dans l’étude de la Première Campagne d’Italie. Si on sait que nos troupes ont pénétré dans la péninsule avec 60 canons, on ne connait pas le nombre de chevaux, ni combien il en restait au moment d’Arcole ou Rivoli.

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    1. Loïck Bouvier 10 novembre 2016 at

      La campagne d’Italie était une manière un peu différente de faire la guerre. Cependant, il faut bien savoir (ceux qui ont commandé sous les drapeaux le savent) qu’avant de s’engager dans un conflit, le « vrai » chef pense en premier à comment se replier au pire des cas. Savoir le nombre de chevaux et (le nombre de rations) dans un repli est la clé pour mieux comprendre, cela permet de ne pas être dûpe de certaines légendes. Aussi, savoir le nombre de boulets pour tenir une ville assiégée est également la clé pour mieux comprendre (ex Leipzig 1813). Merci de nous suivre.

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