Découvrez une série d’épisodes sur un sujet « interdit » : les pontons britanniques. L’article précédent annonçant celui-ci posait cette question : « La Fondation Napoléon “planque-t-elle” les crimes de l’Angleterre ? ». Je pense que la réponse se trouve dans les lignes qui suivent.

Dan Snow, journaliste au « Telegraph » :

Napoléon était un dictateur brutal et impitoyable.

Comment, avec ce qui va suivre, résister au devoir de mettre une fois encore en exergue le jugement insultant de ce triste « Sir » ?

Quiconque s’intéresse à l’histoire du Premier Empire, donc à l’histoire des guerres de Coalition – bien connue sous leur appellation tordue de guerres napoléoniennes – ne saurait se désintéresser du sort de ceux à qui la fortune des armes fut contraire.

Commençons par la définition du ponton que donne le dictionnaire de Littré :

Se dit des vaisseaux rasés où les Anglais renfermaient les prisonniers français pendant les guerres de l’Empire.

Il est bien écrit : « …où les Anglais renfermaient les prisonniers français pendant les guerres de l’Empire ».

Cette présence dans un prestigieux dictionnaire de référence atteste bien de l’authenticité de la chose.

En revanche, sur le site de la Fondation, vous ne trouverez qu’un article signé de l’historien de la marine, Philippe Masson qui dit textuellement ceci :

Des milliers de marins (1) se retrouveront prisonniers à bord des sinistres pontons britanniques.

C’est tout, c’est bien peu, et c’est dommage, car il y a beaucoup à dire (2).

CAMP DE CONCENTRATION FLOTTANT

À nous donc, au « Carré », d’apporter les « quelques » touches qui manquent au tableau.

Avec des mots plus adaptés au présent contexte, un ponton, tel que les Anglais – et les Espagnols (3) – l’utilisèrent n’est rien d’autre qu’un camp de concentration flottant.

Mais, questionnent certains, n’était-ce pas « tout simplement » une prison installée sur l’eau et non sur la terre ferme ?

Une prison maritime, en quelque sorte ?

Les prisonniers qui étaient à bord ne bénéficiaient-ils pas des bienfaits de l’air pur venu de la mer, au lieu de souffrir des effluves délétères des cachots terrestres ?

Ces propos, proférés, non par malice mais par ignorance – et pour cause, les coupables ayant toujours eu la prudence de ne jamais donner de « publicité » à leur barbarie – je les ai souvent entendus.

Comme d’autres personnes pourraient également lire ou entendre ces mêmes propos – car ils ont la vie dure, et il n’y a personne pour leur tordre le cou – il est indispensable de faire faire au visiteur du « Carré » le tour du propriétaire de ces mitards flottants, honte – mais ce mot leur est étranger – de ceux qui les institutionnalisèrent au mépris des règles de la plus élémentaire humanité (4).

VISITE DES LIEUX

Pour obtenir un ponton, prenez un vaisseau de ligne, « généralement de soixante-quatorze » (canons), qui fut naguère l’honneur du pays qu’il servait, démâtez-le et laissez-lui quelques moignons de mâts qui serviront de palans pour permettre le transbordement de fardeaux lourds ; embossez-le dans le coin le plus reculé d’une rade, dans une zone de peu de profondeur où le jeu des marées découvre les vases fétides qui collent aux carènes ; entassez dans ses ponts et dans ses batteries (espace compris entre deux ponts sur un bâtiment de guerre) plusieurs centaines d’individus, et vous obtenez une geôle infecte, humide, sorte de quartier de haute sécurité, où les terriens souffrent en prime du mal de mer.

Tout autour de la coque, presque à fleur d’eau, une galerie garnie de six guérites abrite autant de sentinelles, armées de fusils chargés, et prêtes à faire feu à la moindre velléité d’évasion ou de mutinerie.

Les prisonniers – on devrait même écrire les déportés, tant leur sort évoque celui des victimes de la barbarie nazie, la « mesure industrielle » en moins – occupent la partie basse, donc la plus humide, de cette carcasse morte. Mais pas toute la surface, une bonne partie étant réservée aux gardes-chiourmes, qui sont séparés de leurs victimes par une forte cloison en planches, renforcée de grosses têtes de clous, et percée de meurtrières pour que les geôliers puissent, en cas de révolte, fusiller les prisonniers à loisir.

LA LIE DE LA ROYAL NAVY

Après la visite, faisons connaissance avec les « tenanciers » des lieux.

Tenanciers, car désigner des individus de cette sorte sous le vocable d’équipage serait insultant pour les officiers et les marins anglais dignes de ce nom.

Les tenanciers, donc, de ces coques immondes sont la lie de la Royal Navy.

La plupart des simples matelots, ne sont arrivés là que sur décision d’un juge : il s’agissait d’individus « coupables, raconte l’un des hôtes obligés, de quelque grand crime, auxquels le magistrat n’a laissé que l’alternative d’entrer soldats dans la marine ou d’être pendus. »

Autant écrire que les Français, prisonniers de guerre de ce beau pays d’Angleterre, sont à la merci de la brutalité et du sadisme de ces rebuts de la marine britannique.

Quant aux officiers, généralement des lieutenants de vaisseau, ils sont, les dorures en plus, de la même triste veine : cupides, violents, volontiers voleurs – les sommes que reçoivent certains prisonniers finissent souvent dans leurs poches. Et débauchés.

Un officier de la marine impériale, Bonnefoux (5), cite ainsi le cas du geôlier en chef du ponton le « Bahama » sur lequel il fut enfermé.

Bahama-ship-pontons
Le Bahama de 74 canons espagnol. Capturé à la bataille navale de Trafalgar.

Le personnage en question, qui se nomme Milne, ne quittait son ponton que très rarement. Aussi pour remédier à sa solitude, et à ce que notre belle époque définit par l’expression bien connue de « détresse sexuelle » pour excuser les violences faites aux femmes, le bonhomme faisait-il venir à bord de la « compagnie », comme le note pudiquement notre mémorialiste. En clair, sur le ponton dont il avait le commandement, le commandant Milne s’offrait des orgies à la romaine.

Une compagnie pas vraiment « high class », qui « tant du côté des femmes que des hommes, se ressentait de la crapule des goûts de l’Amphitryon. »

À plusieurs reprises, l’alcool et les ébats aidant, les soirées de Milne faillirent mal tourner :

Une fois, pendant une orgie, le feu avait pris dans les appartements du commandant, mais il avait été promptement éteint. 

La fois suivante, l’affaire manqua de peu de virer à la tragédie, car le feu faisant de rapides progrès, la fumée envahit les locaux où les hommes-harengs étaient entassés, leur coupant la respiration.

Récit du témoin :

Des vociférations affreuses partaient de tous les points du ponton ; les uns se blottissaient dans des coins ; d’autres, à moitié nus, marchaient dans tous les sens, agitant des couteaux dont ils menaçaient ceux qu’ils rencontraient…

Le feu fut circonscrit avant le massacre général que la panique n’eût pas manqué de provoquer et que rien n’eût pu stopper.

On savait s’amuser sur les pontons du roi d’Angleterre !

L’explication de cette bacchanale ne tarda pas à se faire jour : le bon commandant Milne était ivre.

Mais pas au point d’oublier les obligations de son triste « job » : sous le prétexte que les prisonniers, pourtant bien enfermés, pouvaient se révolter, il avait fait charger les armes et ordonné à la troupe de tirer si l’incendie gagnait les parties du ponton où ils étaient reclus.

Rassurons tout de suite le visiteur du « Carré » sur le sort de « l’affreux » Milne comme le surnomment quelques-unes de ses victimes : l’Amirauté britannique ne lui adressa aucun blâme, et il conserva le commandement de son épave.

Suite au prochain épisode…

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1 – L’auteur, Philippe Masson, historien de la marine, ne mentionne que les marins puisque son texte est intitulé : « Napoléon et l’Angleterre. II – La marine et l’armée anglaises contre Napoléon (1805-1815). »

2 – Cette « discrétion » ne date pas d’aujourd’hui. En 1841, parut un tout petit ouvrage intitulé : « Les pontons d’Angleterre et la censure de France ». Son auteur se nomme Édouard Gouin. Il est le fils d’un soldat de la Grande Armée, qui bénéficia pendant sept années des soins attentifs du gouvernement anglais. Dans cet opuscule, dont le titre est tout à fait clair, l’auteur réagit au silence de la deuxième Restauration sur ce douloureux chapitre. On peut y lire ceci : « La censure, la censure, des hommes pris parmi nous, des Français, les frères, les fils de nos infortunées victimes des pontons, la censure ne voulut pas que les cachots du drame fussent des cachots britanniques. La censure eut à cœur de ne pas chagriner des êtres qui ne nous ont épargné, à nous, pas un supplice, pas une agonie… »

3 – Les Espagnols ne furent pas en reste de barbarie, mais beaucoup de survivants des coques de Cadix s’accordent cependant pour estimer – et c’est tout dire – que les pontons anglais étaient bien pires. C’est le cas d’un pharmacien militaire, Sébastien Blaze, qui fut l’un des hôtes des pontons espagnols : « Les pontons de Plymouth étaient des lieux de tortures, des tombeaux cent fois plus redoutables que les prisons flottantes de Cadix, dont j’ai donné la description affreuse mais fidèle. Je croyais avoir touché au dernier degré des misères humaines ; mes camarades d’Angleterre étaient bien plus malheureux que moi. »

4 – Plusieurs dizaines de milliers de soldats et de marins de tous grades furent enfermés à bord de ces poubelles flottantes. Un rescapé estime à quelque 60 000 le nombre de pauvres types qui ont succombé à cette barbarie.

5 – Pierre-Marie Joseph de Bonnefoux (1782-1855). Né à Béziers. Il s’évada quatre fois du ponton, « le Bahama », à bord duquel il fut enfermé pendant cinq ans, ce qui, une fois repris, lui valait de « bénéficier » d’un régime particulièrement dur. Jusqu’à son décès, il souffrit de graves problèmes de santé consécutifs à ses conditions de détention inhumaines.

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