Voici le 5e épisode des « pontons britanniques »… Sachez que le 1er épisode a déjà choqué Madame Sophie Muffat, conférencière pour la Fondation Napoléon (article en ligne). Et bien continuons à choquer, continuons à diffuser la vérité sur cette affaire, comme l’avait souhaité le Grand Napoléon. La question « La Fondation Napoléon “planque-t-elle” les crimes de l’Angleterre ? » fera encore trembler les salons parisiens.

« PARÉ À VIRER ! »

C’est au moment de leur coucher que ces épaves pathétiques parviennent à nous arracher un sourire.

Un coucher d’une infinie tristesse, mais pittoresque :

« Ils s’allongeaient sur le dos et sur le plancher nu, côte à côte, étroitement serrés dans leur Manteau Impérial. Quand minuit sonnait, l’un d’eux commandait : “Par le flanc droit !”, ils se mettaient alors sur le côté droit, en emboîtant leurs genoux dans le dessous de jarrets de leurs voisins ; et à trois heures du matin, au commandement de “Paré à virer !”, ils changeaient de côté et se plaçaient sur le flanc gauche. »

Pourtant, au début de leur incarcération, ces hommes avaient autant, ou aussi peu, que les autres : rations, hamac, vêtements. Le responsable de cette déchéance, devenue bien pire que celle de leurs compagnons de misère ?

Le jeu, que, pour oublier leur déchéance physique et morale, ces damnés pratiquent avec une fureur égale à leur désespoir. Ils perdent d’abord ce qui leur appartenait en propre, puis leurs habits, leurs vivres pour quelques jours, et même jusqu’à six mois en avance. Et pas de pitié : « Malheur aux vaincus ! », qui doivent s’exécuter sur-le-champ.

Et le cycle infernal recommençait.

COMPTAGE QUOTIDIEN DU TROUPEAU

Il eût fallu avoir un moral de bronze pour résister à tant de mauvais traitements. À tant d’humiliations et de sadisme froid.
Ainsi, alors que les évasions relèvent davantage du phantasme comme source d’espoir pour « tenir le coup » que d’un projet raisonnable, les prisonniers sont tirés de leurs bauges, deux fois par jour, pour être comptés.

La procédure est toujours la même.

Les soldats gardes-chiourmes descendent dans les fonds, en extraient les prisonniers, les encourageant de la voix, et surtout du geste, à grimper des escaliers raides et si étroits qu’ils ne laissent le passage qu’à un homme à la fois.

À ce rythme, le comptage peut durer des heures.

Pour hâter la manœuvre, les gardiens s’aident de quelques coups de baïonnette ou de sabre (trop) bien appliqués pour inciter les plus lambins à presser le pas.

Résultat :

« Je déclare, avec pleine connaissance de cause, que plus de cinq cents Français ont péri de cette manière, sans qu’il ait été possible d’obtenir justice ; qu’une quantité considérable restera estropiée et hors service par les coups de feu, les coups de baïonnettes, les coups de sabre, etc. Quand l’assassinat a été suivi d’une mort immédiate, ce qui est arrivé souvent, le rapport du jury a toujours été “justifiable [écrit avec deux « f »] homicid” » (1).

Le comptage achevé, les prisonniers redescendent dans le ventre nauséabond du ponton, et s’il a plu, bien que trempés jusqu’aux os, ils sont dans l’impossibilité de pouvoir sécher leurs hardes :

« Les laines, une fois imbibées, ne sèchent plus dans l’atmosphère humide des cachots, et ce n’est pas une des moindres causes des maladies qui moissonnent les prisonniers de guerre français. »

Les maladies !

Il n’est pas difficile de deviner que, dans cet univers de misère, d’humiliation et de maltraitance, celle qui se cache sous l’appellation désuète de « maladie pulmonaire », et tient le « haut du pavé », est certainement la tuberculose ­– même s’il est d’autres possibilités – qui « atteint tout homme qui a dépassé deux années d’emprisonnement, et dont la rapidité des ravages est en proportion de la jeunesse du sujet. ».

Quel que soit le nom de la maladie, cette réalité sanitaire « échappe » aux autorités anglaises qui, année après année, font répandre dans les journaux « qu’il n’y a point de maladies aiguës parmi les prisonniers français, qu’on remarque seulement quelques rhumes, et que jamais les prisonniers français ne se sont mieux portés. »

Propagande astucieuse, qui n’a d’autre but que de dissuader les Anglais – le peuple anglais est vu par un de nos témoins comme « affable » – de s’intéresser au sort des épaves des pontons.

Quel bon Samaritain jugerait utile d’apporter des secours à des enrhumés ?

LAISSÉ À POURRIR DANS LA VASE

Pour échapper à l’enfer, certains, parfois, tentent le tout pour le tout, et s’évadent de ce mouroir sordide, mais, compte tenu de leur faiblesse, la tentative se solde presque toujours par un échec cruel.

Cependant, parfois, quelques-uns réussissent, au moins à s’échapper du ponton.

Ce fut le cas de l’un d’entre eux.
Mais, le malheureux avait trop préjugé des maigres forces qui lui restaient, et, trop faible, vaincu par le froid, il mourut avant d’avoir pu atteindre la terre ferme.

Que se passa-t-il ?

Les jours suivants, ses camarades purent apercevoir, à marée basse, son corps à moitié enfoui dans la vase.

Un individu animé d’un minimum d’honneur militaire eût fait relever le cadavre de ce pauvre type qui avait voulu échapper à l’avilissement, et s’était conduit en soldat, et lui eût fait donner une sépulture décente.

Que fit le commandant – quel mot pour un tel individu ! – du ponton dont il s’était échappé ?

La réponse est donnée par Bonnefoux :

« Il eut le raffinement de barbarie de le laisser à cette même place comme un spectacle significatif destiné à nous dissuader de futures évasions, jusqu’à ce que son corps fût tombé en putréfaction. »

Et il pose cette question :

« Serait-ce sans raison qu’on se demanderait à ce sujet si l’Angleterre ne s’est pas ravalée au-dessous des nations les plus cruelles qui aient déshonoré l’humanité ? 

Non, ce n’est pas sans raison.

Lorsqu’ils sont repris, les candidats de l’impossible sont punis par dix jours de « black hole », expression qui désigne une sorte de cul-de-basse-fosse à fond de cale, de six pieds (en hauteur, longueur, largeur) dans lequel on respire « avec une paille », l’air ne parvenant que par quelques trous ronds qui « n’auraient pas suffi au passage d’une souris ».

Ils en ressortent cassés, exténués, couverts de vermine et semblables à des cadavres.

« On ne comprendra pas, écrit Grivel, comment une nation qui se croit la première du monde, et qui est parvenue quelquefois à persuader aux autres qu’elle mérite cette suprématie, a pu persévérer jusqu’à nos jours dans une pratique si barbare. Il n’y a point ici l’excuse d’une nécessité qu’on peut raisonnablement admettre dans une forteresse, dans un vaisseau ou dans une société réduite au point d’avoir à craindre matériellement, l’agglomération des prisonniers de guerre… Il ne peut être question ni des douceurs de la vie ni du confort d’aucune espèce qu’elle [l’Angleterre] pourrait accorder aux malheureux tombés entre ses mains, mais simplement de l’air indispensable et de la liberté des mouvements dans un espace circonscrit : est-ce trop demander que demander de l’air ? Je ne veux point entrer dans les détails et faire ressortir les conséquences funestes de l’agglomération forcée de tant d’hommes sur des vaisseaux, durant des années. À Dieu ne plaise que je lève le voile qui couvre tant de hideuses misères ; mais que l’Angleterre le sache bien : tant qu’elle persévérera dans sa manière d’empiler ainsi les prisonniers de guerre, elle restera justement au ban de l’Europe civilisée. »

Bien vu !

Il n’empêche.
Par le biais sournois des allégations diffamatoires de cette même Angleterre, de celles des royalistes tenus à lui lécher les bottes par reconnaissance pour le job retrouvé de « droit divin », par le silence coupable et complice des instances napoléoniennes françaises, c’est Napoléon et la France qui se retrouvent mis en accusation de nazisme, et autres saloperies du même tonneau.

Suite au prochain épisode…

1 – Blessé en 1808 au combat de Vimeiro, au Portugal, et conduit en Angleterre, René-Martin Pillet, à qui nous devons ce témoignage et d’autres, y resta prisonnier pendant six années. Sur divers sites, son livre : L’Angleterre vue à Londres et dans ses provinces, pendant un séjour de dix années, dont six comme prisonnier de guerre, est décrit comme « violemment anti-anglais ». Remarque plutôt imbécile, car, après les traitements que cet homme et ses camarades ont endurés, on se demande bien comment il eût pu en être autrement. Demandez donc à un(e) ancien(ne) déporté(e) d’Auschwitz, de Buchenwald, de Mauthausen… et autres camps de la mort, d’évoquer les nazis avec sympathie ! Pillet, qui témoigne de ces procédés barbares, rapporte également le massacre de huit prisonniers français perpétré le 31 mai 1811 à bord du ponton « le Samson », mouillé en rade de Chatham. Verdict des autorités anglaises : « Justifiable Homicid » ! Au commencement du chapitre consacré aux pontons, Pillet cite un extrait de l’ouvrage d’un Anglais, Howard, sur les prisons : « Hulks ougth to be the punishement only for the most atrocious crimes » : « Les pontons ne devraient être la punition que des crimes les plus atroces ».

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