L’Histoire est une fable convenue

Il est courant d’entendre la citation : « L’Histoire est une fable convenue » que l’on attribue à Napoléon. Quand on cherche une de ses citations, celle-ci est régulièrement dans le top 5. Une autre, dans le même sens, « l’Histoire est un mensonge que personne ne conteste » revient souvent également, elle est citée dans le film Monsieur N d’Antoine de Caunes. Mais comme beaucoup de citations que l’on répète, que l’on propage, il n’y a pas de source associée. Alors qu’en est-il réellement ? Napoléon les a-t-il véritablement dites ou écrites dans ses ordonnances ?

La citation « L’Histoire est une fable convenue », on la trouve dans le Mémorial de Sainte-Hélène d’Emmanuel de Las Cases, à la date du mercredi 20 novembre 1816. Durant les conversations en journée avec l’Empereur, Las Cases prend des notes comme des pièces de puzzle et recompose clairement le tout le soir avant de dormir. Il s’avère que, dans ce résumé quotidien, Napoléon ne soit absolument pas à l’origine de cette citation, mais ne fait que reprendre une expression populaire. Ensuite, insistons sur cette nuance où il ne s’agit pas de l’Histoire en général, mais de la « vérité historique ».

Napoléon aborde la difficulté à raconter l’Histoire, à être historien. La « vérité historique », chacun peut prétendre l’avoir, mais tout dépend de notre position et de notre parcours, et même, est-ce que cela serait suffisant pour être dans le vrai ? Il y a sûrement, non pas une, mais des vérités. Comment l’habitué du confort des salons peut-il connaître la vie aventureuse des soldats en repos ou en guerre ? Tout comme le soldat, comment peut-il connaître la complexité du commandement au sein du quartier général de l’Empereur ? Il y a tellement de différences, de niveaux, et de distances, que l’imagination soit le seul moyen de répondre aux interrogations, sauf que l’imagination est la porte ouverte aux commérages, et l’intrigant s’en servira avec toute la malveillance qui le définit. A méditer…

Extrait du Mémorial de Sainte Hélène

« Les véritables vérités sont bien difficiles à obtenir pour l’Histoire… Il est tant de vérités !… Celle de Fouché, par exemple, et autres intrigants de son espèce ; celle même de beaucoup d’honnêtes gens différeront parfois beaucoup de la mienne. Cette vérité historique, tant implorée, à laquelle chacun s’empresse d’en appeler, n’est trop souvent qu’un mot : elle est impossible au moment même des évènements, dans la chaleur des passions croisées ; et si, plus tard, on demeure d’accord, c’est que les intéressés, les contradicteurs ne sont plus.

Mais qu’est alors cette vérité historique, la plupart du temps ? Une fable convenue, ainsi qu’on l’a dit fort ingénieusement.

Dans toutes ces affaires, il est deux portions essentielles fort distinctes : les faits matériels et les intentions morales. Les faits matériels sembleraient devoir être incontroversables ; et pourtant, voyez s’il est deux relations qui se ressemblent : il en est qui demeurent des procès éternels. Quant aux intentions morales, le moyen de s’y retrouver, en supposant même de la bonne foi dans les narrateurs ? Et que sera-ce s’ils sont mus par la mauvaise foi, l’intérêt et la passion ? J’ai donné un ordre, mais qui a pu lire le fond de ma pensée ; ma véritable intention ? Et pourtant, chacun va se saisir de cet ordre, le mesurer à son échelle, le plier à son plan, à son système individuel. Voyez les diverses couleurs que va lui donner l’intrigant dont il gêne ou peut au contraire servir l’intrigue, la torsion qu’il va lui faire subir. Il en sera de même de l’important à qui les ministres ou le souverain auront confidentiellement laissé échapper quelque chose sur le sujet ; il en sera de même des nombreux oisifs du palais, qui, n’ayant rien de mieux à faire que d’écouter aux portes, inventent faute d’avoir entendu. Et chacun sera si sûr de ce qu’il racontera ! Et les rangs inférieurs qui le tiendront de ces bouches privilégiées, en seront si sûrs à leur tour ! Et alors les mémoires, et les agendas, et les bons mots, et les anecdotes de salon d’aller leur train !… Voilà donc que l’Histoire ! J’ai vu me disputer, à moi, la pensée de ma bataille, me disputer l’intention de mes ordres, et prononcer contre moi. N’est-ce pas le démenti de la créature vis-à-vis de celui qui a crée ? N’importe ; mon contradicteur, mon opposant aura ses partisans. Aussi, est-ce ce qui m’a détourné d’écrire mes mémoires particuliers, d’émettre mes sentiments individuels, d’où fussent découlées naturellement les nuances de mon caractère privé. Je ne pouvais descendre à des confessions à la Jean-Jacques, qui eussent été attaquées par le premier venu. Aussi, j’ai pensé ne devoir dicter à vous autres ici que sur les actes publics. Je sais bien encore quel est l’homme ici-bas, quel que soit son bon droit et la force et la puissance de ce bon droit, que la partie adverse n’attaque et ne démente. Mais aux yeux du sage, de l’impartial, du réfléchi, du raisonnable, ma voix, après tout, vaudra bien celle d’un autre, et je redoute peu la décision finale. Il existe dès aujourd’hui tant de lumières, que quand les passions aurant disparu, que les nuages seront passés, je m’en fie à l’éclat qui restera. Mais que d’erreurs intermédiaires ! On donnera beaucoup de profondeur, de subtilité de ma part à ce qui ne fut peut-être que le plus simple du monde ; on me supposera des projets que je n’eus jamais (1). On se demandera si je visais à la monarchie universelle ou non. On raisonnera longuement pour savoir si mon autorité absolue et mes actes arbitraires dériveraient de mon caractère ou de mes calculs ; s’ils étaient produits par mon inclination ou par la force des circonstances ; si mes guerres constantes vinrent de mon goût, ou si je n’y fus conduit qu’à mon corps défendant ; si mon immense ambition, tant reprochée, avait pour guide ou de l’avidité de la domination, ou la soif de la gloire, ou le besoin de l’ordre, ou l’amour du bien-être général ; car elle mérite d’être considérée sous diverses faces. On se débattra sur les motifs qui me déterminèrent dans la catastrophe du duc d’Enghien (2), et ainsi d’une foule d’autres événements. Souvent on alambiquera, on tordra ce qui fut tout à fait naturel et entièrement droit. Il ne m’appartenait pas à moi de traiter ici spécialement ces objets : ils seraient mes plaidoyers, et je les dédaigne. Si dans ce que j’ai dicté sur les matières générales, la rectitude et la sagacité des historiens y trouvent de quoi se former une opinion juste et vraie sur ce que je ne mentionne pas, tant mieux. Mais à côté de ces faibles étincelles, que de fausses lumières dont ils se trouveront assaillis !… Depuis les fables et les mensonges des grands intrigants, qui ont eu chacun leurs buts, leurs menées, leurs négociations particulières, lesquelles s’identifiant avec le fil véritable, compliquent le tout d’une manières inextricable, jusqu’aux révélations, aux portefeuilles, aux assertions mêmes de mes ministres, honnêtes gens qui cependant auront cru ; car en est-il qui aient eu ma pensée générale toute entière ? Leur portion spéciale n’était, la plupart du temps, que des éléments du grand ensemble qu’ils ne soupçonnaient pas. Ils n’auront donc vu que la face du prisme qui leur est relative ; et encore, comment l’auront-ils saisie ! Leur sera-t-elle arrivée pleine et entière ? N’était-elle pas elle-même morcelée ? Et pourtant, il n’en est probablement pas un qui, d’après les éclairsdont il aura été frappé, ne donne pour mon véritable système le résultat fantastique de ses propres combinaisons ; et de là encore, la fable convenue qu’on appelera l’Histoire ; et cela ne saurait être autrement : il est vrai que, comme ils sont plusieurs, il est probable qu’ils seront loin d’être d’accord. Du reste, dans leurs affirmations positives, ils se montreraient plus habiles que moi, qui, très souvent, aurais été très embarrassé d’affirmer avec vérité toute ma pleine et entière pensée. On sait que je ne me butais pas à plier les circonstances à mes idées ; mais je me laissais en général conduire par elles : or, qui peut à l’avance répondre des circonstances fortuites, des accidents inopinés ? Que de fois, j’ai donc dû changer essentiellement ! Aussi ai-je vécu de vues générales, bien plus que de plans arrêtés. La masse des intérêts communs, ce que je croyais être le bien du très grand nombre, voilà les ancres auxquelles je demeurais amarré ; mais autour desquelles je flottais la plupart du temps au hasard, etc. »


1 – Quelqu’un de beaucoup de lumières et de beaucoup d’esprit, qui avait été fort avant dans la confiance de l’Empereur et avait eu un grand nombre de rapports directs avec lui, me disait, après la première abdication, avec une intime conviction, que le projet de Napoléon avait été, ses conquêtes achevées, d’abandonner Paris pour aller faire de Rome la capitale du grand empire. J’avais alors si peu de connaissance de l’Empereur, que cela me donna beaucoup à penser ; mais aujourd’hui, je me demande où mon historien pouvait avoir pris cela.

2 – On sait à combien de versions multipliées, à quelle foule de conjectures ce triste événement donna lieu.

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