NAPOLÉON EST UN DIEU

Il arrive de lire dans certains ouvrages napoléoniens que « l’amiral Denis Decrès comparait Napoléon à Dieu ». Les auteurs aiment à citer ce genre de détail, sous-entendu : « quel lèche-botte ! ». Cependant, ils n’expliquent pas ce qui a amené ce ministre de la Marine à faire une telle comparaison.

EXPLICATION

Un jour, l’amiral Decrès reçut une lettre de l’Empereur demandant de faire partir la mouche* numéro… avec à son bord : 300 fusils, 300 paires de pistolets, 300 sabres et 1000 boulets…

Imaginez tout le personnel de l’Etat-Major courir dans tous les sens pour trouver la réponse au ministre, à savoir si cette « mouche » existait vraiment, et dans quel port… Puis, la réponse affirmative arrivant, on chercha si la totalité du matériel demandé pouvait tenir dans cette petite embarcation…

Et à la grande surprise, oui ! Dans son compte-rendu, Decrès osa donc faire la comparaison.

Ce n’est pourtant qu’un exemple parmi tant d’autres. Quand on constate la tonne de courriers à traiter chaque jour, on ne peut être qu’admiratif devant une telle précision de la part d’un souverain qui avait sûrement « d’autres chats à fouetter ». C’est comme si notre président actuel demandait de faire partir « l’écume » numéro… avec… avec « tout qui va bien »…

La réponse de Napoléon à la comparaison de Decrès mérite, elle aussi, d’être connue :

Je vous dispense également de me comparer à Dieu. Il y a tant de singularité et d’irrespect pour moi dans cette phrase que je veux croire que vous n’avez pas réfléchi à ce que vous écriviez.

LA RÉPONSE EN ENTIER

« Je reçois votre lettre du 18, relative aux expéditions d’Espagne pour l’Amérique. Les Espagnols font partir de Cadix tout ce qui est possible. Si les Français se mêlaient de faire des expéditions dans leurs ports, cela ne servirait à rien qu’à donner l’éveil. Quant à vous, vous ne devez vous occuper d’en faire partir que de Bordeaux, de Bayonne, et de partout où cela se peut. Je ne puis pas donner des ordres à un ministre comme à un factionnaire ; puis, quand je lui donne un ordre, c’est à lui à chercher les moyens de l’exécuter. Au reste, je vous dispense de rien expédier pour l’Amérique. Je vous dispense également de me comparer à Dieu. Il y a tant de singularité et d’irrespect pour moi, dans cette phrase, que je veux croire que vous n’avez pas réfléchi à ce que vous écriviez. Je plains votre jugement… mais je m’arrête. Envoyez-moi des états bien détaillés qui me fassent connaître la situation des bâtiments, leurs qualités, ce j’en puis faire enfin, puisque je suis réduit à désigner moi-même une goélette qui doit partir. S’il y avait eu un ministre de sens à la tète de ma Marine, depuis que j’ai parlé, il y aurait quarante bâtiments de partis, bricks, corvettes, avisos, goélettes, doubles chaloupes, pinques, etc., et si ces quarante bâtiments avaient été pris, du moins le ministre aurait fait son devoir. Les trois seuls bâtiments qui soient encore partis, c’est moi qui les ai expédiés. Il faut être bien ridicule, après cela, pour croire qu’il n’y a au-dessus de sa raison que les miracles et la raison de Dieu. Je suis surpris également qu’après vous avoir dit et répété que je voulais avoir des vaisseaux de 64 à Bordeaux vous veniez me conter tant de balivernes. On ne devrait pas laisser non plus les colonies françaises si longtemps sans nouvelles. Le général Decaen s’est plaint avec raison que, bien longtemps après Tilsit, il ignorait la paix, qu’il n’a apprise que par le hasard d’un bâtiment américain. Il y a cependant mille moyens de lui donner des nouvelles, d’Amérique à l’île de France, de nos ports à l’île de France, etc. Il n’y a pas besoin d’être Dieu pour cela. Depuis un an que je demande quelques expéditions pour aider nos colonies, on ne me répond que par des babioles. Mon temps est employé à autre chose, et rien ne part. Vous pouviez, avec quelque envie de secourir nos colonies, faire partir de plusieurs ports des bâtiments chargés de farine, etc. Il ne faut pas être Dieu pour cela. Si je n’avais à m’occuper que de la Marine, j’aurais voulu faire partir suffisamment d’expéditions pour assurer les subsistances des colonies. »


mouche* : dans l’ordre des embarcations de l’époque, de la plus grande à la plus petite, il y a les vaisseaux de 110, 80 ou 74 canons, les frégates, les corvettes, les bricks, les chébecs, les demi chébecs, les felouques, les tartanes canonnières, et les mouches.

SOURCES 

Correspondances de Napoléon
Lettre du 22 mai 1808 de Napoléon 1er au vice-amiral Decrès, Ministre de la Marine, à Paris.

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