SAINTE-HÉLÈNE D’ÉPINAL – 1

La chaîne « France24 » a diffusé un reportage intitulé « Billet retour à Sainte-Hélène ». Rien de nouveau à signaler, si ce n’est qu’il est toujours émouvant – et triste – au moins pour certains d’entre nous, de revoir les lieux où l’immense vie de Napoléon s’est arrêtée le 5 mai 1821.

La caméra suit avec une indolence calculée les reliefs verdoyants de l’île, qui est filmée avec le soin qui est dû à une star de l’Histoire, fût-elle funèbre, s’attarde discrètement devant les vitrines et les façades des maisons, interroge avec tact les Saints, nom officiel des 4 500 habitants de Sainte-Hélène. Des habitants que l’on sent un peu inquiets. Désappointés également. En effet, la manne touristique que l’ouverture de l’aéroport avait fait espérer est encore du domaine de la chimère, car les conditions climatiques particulières de l’île – vents traversiers violents – rendent acrobatiques et possiblement aléatoires des liaisons aériennes régulières.

Ne parlons même pas des gros porteurs, la configuration du terrain, les exclut d’office.
Du coup, le RMS St-Helena (1), ce sympathique cargo, qui semble tout droit sorti d’un album de Tintin – on s’attend à rencontrer le capitaine Haddock à la passerelle – a repris du service.

Mais le nombre des visiteurs stagne : environ 1 500 par an pour le moment.

S’agissant de Sainte-Hélène, nous avons bien évidemment regardé ce reportage avec intérêt. Allions-nous avoir de bonnes surprises ? Des surprises, il y en a eu. Dès la première minute. Lorsque Mme Émilie Robbe, conservatrice au musée de l’Armée, affirme doctement :

« Napoléon a utilisé son exil. Il [l’] a chorégraphié [ça ne veut strictement rien dire, mais ça fait chic et savant], mis en scène pour faire de son exil le dernier volet de sa légende. »

Elle voit juste, cette dame : Napoléon, c’est avant tout une légende, comme le démontre très clairement cette définition du dictionnaire « Le Petit Robert » :

« Représentation (de faits ou de personnages réels) accréditée dans l’opinion, mais déformée ou amplifiée par l’imagination, la partialité. »

On dirait du « Pape de la Napoléonie » dans le texte, ou éventuellement du Thierry Lentz.

Si je traduisais crûment, j’écrirais que tout ce que l’on nous a raconté jusqu’alors sur le séjour de santé de Napoléon à Sainte-Hélène est donc « bidon ».

Mettons les impressions de l’envoyée de France24 en parallèle avec celles d’autres témoins du passé et du temps présent.

La journaliste, Mme Caroline Dumay, est tout simplement enchantée par ce qu’elle a vu sur cette « île magnifique ».

Avec sa température clémente, « Sainte-Hélène est bien plus engageante que nos livres d’histoire nous l’ont fait croire. »

On a l’impression de lire un extrait de l’Encyclopædia Britannica pour laquelle le climat de l’île est « sain » (dans sa capitale, Jamestown, sans doute), ou, mieux encore, de ces brochures à quelques sous que le gouvernement de Louis XVIII faisait répandre dans Paris pour réduire à néant, avant même d’avoir été formulées, les éventuelles récriminations que l’illustre déporté pourrait être amené à faire entendre, et donc de fournir au bon peuple de France, qui eût été bien en peine d’en dire la localisation, un aperçu de cette excroissance solitaire de l’Atlantique.

On pouvait y lire :

« La vallée de la Chapelle ressemble à un véritable paradis terrestre. De tous côtés, ce ne sont que charmantes allées de citronniers, d’orangers, de grenadiers, de palmiers, de figuiers, de bananiers, d’ananas. La plupart de ces végétaux sont, en même temps, couverts de fleurs, de fruits qui mûrissent et de fruits prêts à couper. »

Et :

« Des eaux abondantes et limpides coulent des rochers et arrosent le fond des vallées aujourd’hui métamorphosées en prairies ; là croissent les plantes des deux mondes, les fruits les plus exquis et les fleurs les plus suaves ; l’air est si pur et le climat si égal que les malades y retrouvent la santé en peu de temps… »

Un vrai jardin d’Éden, ce lieu planté par Dieu lui-même, et où les premiers hommes vécurent. Le symbole même du bonheur terrestre !

Autre vision, mais de l’époque, celle de l’émissaire français envoyé par Louis XVIII pour surveiller le « perturbateur de l’Europe ». Le marquis de Montchenu a vu dans cette « île attrayante » l’endroit du monde « le plus pauvre, le plus insocial ».

Plus près de nous, voici l’historien Octave Aubry, qui visita l’île dans les années 30. Après avoir évoqué un séduisant caprice du ciel changeant, il écrit :

« Un moment après, la féerie est morte. Un lourd couvercle de nuages s’abat sur l’île, les montagnes fauves et noires, striées de vert, ont disparu. Une ouate opaque couvre tout. On ne voit point à six pas. Puis une gifle du vent, un réveil de l’alizé qui ne dort jamais qu’à demi, et les buées s’évaporent. La lumière de nouveau inonde. Un instant plus tard, elle s’éteint encore et une longue, fine pluie commence qui ne durera peut-être qu’un quart d’heure, ou ne finira que dans huit jours (2). »

Encore plus près de nous, André Castelot (3).
Après avoir évoqué les 72 jours de mer, ponctués de tempêtes et de calmes plats pendant lesquels le Northumberland, encalminé, semblait en suspension à la surface d’une mare, il note :

« Aujourd’hui encore, lorsqu’on atteint cette monstruosité de la nature, l’épouvante vous saisit en pensant que c’est là qu’est venue s’achever la chute d’un empire. Il faut – comme l’a d’ailleurs fait l’Empereur ­– découvrir l’île à l’aube, noyée dans le crachin, lorsque peu à peu son haut profil sort de la mer et se confond encore avec le ciel brumeux où courent de lourds nuages plombés… Tout ruisselle d’eau.
« J’ai regardé à mon tour, accablé, cette image qui dépasse en désolation tout ce que j’avais imaginé… »

Castelot a même dormi dans la chambre qui fut autrefois celle de Las Cases :
« … J’ai pu apprécier le bain humide où se trouve fréquemment, le matin, le plateau de Longwood…
« Le climat de Longwood n’est pas celui de Jamestown (4) ou de Plantation House. Il pleut presque tous les jours. Le sol, surchauffé, transforme la pluie en un brouillard tiède, malsain, qui tombe sur les êtres et les choses comme une épaisse chape grise. On se traîne et on ruisselle. »

Jean-Paul Kauffmann, dont il faut absolument lire La Chambre Noire de Longwood, ouvrage envoûtant et d’une écriture magnifique, fruit de neuf jours passés sur l’île, la décrit ainsi :

« Un air buté, massif, hostile à toute présence venant de la mer. Le plafond de nuages qui stagne au-dessus de l’île aggrave cette immobilité et cette lourdeur un peu obtuse. Comme une vapeur malsaine, le ciel bas, couleur d’étain, oppresse l’île-forteresse. »

Mme Caroline Dumay a raison, c’est évident : « Sainte-Hélène est bien plus engageante que nos livres d’histoire nous l’ont fait croire ! »

« Clou » de la visite filmée : Longwood House, bien sûr, la maison-prison allouée à Napoléon.

Elle se dévoile telle qu’on nous la montre toujours : proprette, guillerette, joliment décorée, pimpante sous un ciel d’azur foncé. Il ne manque, pour parfaire l’image du « home sweet home » chère aux Britanniques, que la théière dodue, remplie d’un de l’un de ces thés d’exception dont l’Angleterre a le secret.

Cette vision fait dire à Caroline Dumay :

« C’est dans ce cadre bucolique que Napoléon a écrit ses Mémoires. »

Il est vrai que la vision du jardin attenant à la maison, verdoyant sous la lumière de l’Atlantique Sud, invite à la détente créatrice, et au farniente.
Hélas pour cette version onirique, la réalité de la maison, celle, du moins, de l’époque considérée, la seule qui importe, est tout autre.

En effet, l’Empereur et sa petite cour n’étaient pas les seuls habitants de Longwood, les plus chauds zélateurs de Sainte-Hélène consentant à contrecœur à admettre un point noir : la présence de dizaines de milliers d’énormes rats, si voraces qu’ils ne rechignaient pas à grignoter nuitamment tout ce qui se trouvait à portée de mâchoire : un des chevaux de Napoléon eut ainsi une partie de la cuisse dévorée, et le grand maréchal Bertrand fut cruellement mordu à la main pendant son sommeil.

Les rats !

Tous les locataires obligés de Longwood se sont plaints de ce fléau, et deux témoignages suffiront pour décrire le martyre des locataires du bouge « hélénien ».

Celui de Marchand, tout d’abord, le valet tout dévoué dont Napoléon a écrit que les services qu’il lui a rendus sont ceux d’un ami :

« Dans le commencement de notre arrivée, les rats se répandaient dans toute la maison, du grenier au rez-de-chaussée. Depuis longtemps, à l’exception du grenier où quelques-uns se laissaient voir encore, tous s’étaient réfugiés et se tenaient autour du garde-manger, débouchant le soir par les trous qu’ils s’y étaient pratiqués et garnissant le pavé de manière à le rendre noir. Ils grimpaient après les murs jusqu’à une extrême hauteur et s’élançaient parfois avec succès sur les viandes suspendues au plafond au moyen d’un crochet de fer… »

Quant à Las Cases – attention, ne jamais oublier : son Mémorial est « un chef-d’œuvre de propagande », magister dixit ! – il mentionne à la date du jeudi 27 juin 1816 que son déjeuner manqua de peu de lui passer sous le nez :

« Nous avons failli n’avoir point de déjeuner : une irruption de rats qui avaient débouché de plusieurs points dans la cuisine durant la nuit avaient tout enlevé. Nous en sommes littéralement infestés : ils sont énormes, méchants et très hardis ; il ne leur fallait que fort peu de temps pour percer nos murs et nos planchers. La seule durée de nos repas leur suffisait pour pénétrer dans le salon, où les attirait le voisinage des mets. Il nous est arrivé plus d’une fois d’avoir à leur donner bataille après le dessert ; et un soir, l’Empereur voulant se retirer, celui de nous qui fut lui prendre son chapeau, en fit bondir un des plus gros… »

Mais, et c’est une bien bonne chose, cette condition misérable et sordide fit tout de même quelques heureux : les caricaturistes anglais, qui firent incontinent de Napoléon « l’empereur des rats » !

L’humour, toujours l’humour !

La suite dans le 2e épisode…

1 – RMS pour Royal Mail Ship

2 – « Sainte-Hélène », Flammarion, 1935.

3 – « Le Livre de Sainte-Hélène », éditions Solar, 1969.

4 – Il peut y avoir jusqu’à 14-15 degrés de différence entre les deux.

Billet retour à Sainte-Hélène
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