SOLEIL ROUGE SUR LA GRANDE ARMÉE

En cette fin de journée du 18 juin, il me semble que nous ‑ lorsque j’écris « nous », je pense évidemment aux purs, pas aux commerçants ‑ devons avoir une pensée pour un homme célébré dans ces pages.

Le faut-il nommer ? Napoléon. Mais pas lui seul, car il faut associer à la sienne la mémoire de tous ces soldats qui l’ont suivi jusqu’au bout, et qui ont fini par succomber.

Inutile d’épiloguer sur les causes de ce désastre qui me peine, et qui, je n’en doute pas, peine nombre de visiteurs fidèles du « Carré ».

L’échec de Waterloo, ce n’est pas une défaite comme une autre, une de ces défaites « ordinaires » dont on se relève, car ‑ j’aime beaucoup cette formule que je cite du mieux que je peux ‑ « les vrais héros ne sont pas ceux qui ne tombent jamais, mais ceux qui se relèvent toujours », c’est un rideau noir qui ce jour-là est tombé sur la plus belle épopée (le vocable est usé, mais il n’en est pas de meilleur) de toute l’histoire de notre pays.

Ravagée par les exactions de l’immonde Terreur et les « magouilles » du Directoire, la France était entrée dans la modernité par la porte grande ouverte par le Premier Consul Bonaparte, puis par l’empereur Napoléon.

Elle avait renoué avec la prospérité.

Avec un tel homme à sa tête, elle avait, comme on le dit de manière un peu triviale, « un boulevard devant elle ».

Mais, aiguillonnées par les politiciens conservateurs anglais, les monarchies européennes ne cessèrent jamais de placer des herses sur ce boulevard, dont elles ne voulaient à aucun prix qu’il devînt « carrossable ».

Les herses des forces de l’ordre sont faites pour crever les pneus des voitures des délinquants, celles des François, Frédéric, Alexandre et autres Pitt visaient à crever les hommes. Un peu ‑ j’ai déjà fait appel à cette formule ici même ‑ comme on épuise une bête dans le répugnant folklore de la chasse à courre.

La « Bête » résista pendant quinze années.

Elle a même, et à de nombreuses reprises, vaincu bellement ceux qui la harcelaient et qui, vaincus, venaient humblement quémander une paix qu’ils ne méritaient pas de se voir accorder.

Mais, lorsqu’ils constatèrent que la fatigue commençait à peser sur des troupes valeureuses, mais trop sollicitées, et que chaque campagne creusait des trous qu’il était de plus en plus difficile de combler, les poursuivants se firent de plus en plus agressifs.

Ainsi, Napoléon et ses soldats avaient eu à peine le temps de se remettre de la sanglante campagne de Saxe de 1813 que, flairant une possible chute, les Coalisés s’étaient agglutinés aux marches mêmes du pays pour tenter de porter le coup de dague fatal.

Notons que, bizarrement, certains auteurs qui écrivent sur le Premier Empire, nomment « Alliés, (1) les Autrichiens, les Prussiens et autres Russes, voire les Suédois du félon Bernadotte qui, lors de la Campagne de Saxe, fit tirer ses troupes contre ses anciens frères d’armes.

Drôles d’Alliés tout de même ! À ce titre, on pourrait donc écrire que Mussolini et Hitler furent nos « Alliés » pendant la deuxième Guerre mondiale. L’Histoire dans le vent !

Ce fut la campagne de France de 1814.

Je ne puis résister à l’envie de citer ce qu’en écrit le commandant Henry Lachouque :

« Face à l’Europe en armes, Napoléon tient la France à bout de bras. Le drame dure soixante jours. C’est l’épopée d’une poignée de grognards et de conscrits courant sous la bise de Champagne, se multipliant par la vitesse pour surprendre, battre, affoler deux armées quatre ou cinq fois supérieures en nombre.

« C’est l’effort du chef qui fait face à une situation désespérée avec la même énergie qu’à ses débuts.

« Si la campagne d’Italie est la plus belle campagne de Bonaparte, celle de 1814, merveille de génie, d’audace, de volonté, est la plus admirable des campagnes de l’Empereur. » (2)

Encore un petit effort !

Encore quelques trahisons et défections ‑ n’est-ce pas Bernadotte ?

Encore quelques centaines de milliers de livres déversées dans les poches percées des représentants terrestres du « droit divin », et ce serait la fin.

Celle de Napoléon, celle de cette France redevenue une ennemie du commerce anglais, dont il convient toujours de rappeler, quitte à ressasser, qu’il finança toutes les guerres dont on continue d’imputer la responsabilité à l’empereur des Français, alors que ce sont les politiciens anglais qui en prirent la sinistre initiative en 1804 (3).

Et ce fut ce fatal 18 juin 1815.

En 1805, sous un soleil devenu allégorique, nous avions débuté seuls la grande, belle et tragique aventure. Et nous étions seuls aussi lorsqu’elle s’est achevée dix ans plus tard.

Pour clore ce salut que je devais aux soldats tombés ce jour, et à tous les autres, je reprends les mots de la conclusion de mon introduction à mon ouvrage sur la bataille de Waterloo :

« Le reste du 19ème siècle appartenait ‑ enfin ‑ à l’Angleterre. L’Europe des monarchies était provisoirement sauvée, mais comme l’avait prédit Chateaubriand, “cette vieille Europe croyait ne combattre que la France. Elle ne s’apercevait pas qu’un siècle nouveau marchait sur elle.” »


(1) Alain Pigeard : « La Bataille de Kulm, 29-30 août 1813 », dans Napoléon 1er Magazine, n° 52.

(2) Commandant Henry Lachouque : « Vingt Ans de Campagnes », Arthaud, 1964. Compte tenu de toutes les insanités proférées ex cathedra par les divers pontifes auto déclarés de l’histoire du Premier Empire, on ne peut que déplorer la disparition d’hommes de cette trempe.

(3) Cf. sur ce sujet : « George III déclare la guerre à Napoléon ». Mais nos savants experts de la Fondation Napoléon se sont bien gardés de « faire la publicité » de cette révélation. Il ne faut surtout pas briser l’image de l’Ogre de Corse.

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