TALLEYRAND LE REVENANT

Il y a toujours comme une sorte de gêne à se placer en marge d’une vérité, ou supposée telle, dont on veut nous persuader qu’il n’en est nulle autre qui soit recevable.

En remettant le personnage Talleyrand à sa véritable place, en révélant certaines facettes de sa mentalité, l’article de Kaspy (à qui j’adresse ici mon amical souvenir) est l’illustration type de cette réflexion.

De tout temps, Talleyrand a été tenu pour l’une des plus exemplaires canailles que la politique française, pourtant prodigue de semblables natures, ait jamais sécrétée. Et l’on peut tenir pour parfaitement fondé le jugement, au demeurant fort peu protocolaire, que Napoléon porta sur le personnage.

À ce jugement, j’en rajouterai deux autres, qui émanent d’hommes qui ont côtoyé de près le « prince de Bénévent », et n’ont pas eu à s’en féliciter.

De Jean-François Rewbell, qui fut président du Directoire, alors que l’on envisageait de faire appel à Talleyrand pour participer aux conférences de paix de 1797 avec l’Angleterre :

Si vous voulez de la probité et de la capacité, gardez-vous de penser à Talleyrand. C’est la nullité empesée et la friponnerie incarnée.

Infiniment plus brutal et grossier, cette sombre appréciation de Mirabeau qui figure dans une lettre adressée le 28 avril 1787 au comte d’Antraigues :

L’histoire de mes malheurs m’a jeté entre ses mains, et il me faut encore user de ménagement avec cet homme vil, avide, bas et intrigant ; c’est de la boue et de l’argent qu’il lui faut. Pour de l’argent, il a vendu son honneur et son ami. Pour de l’argent, il vendrait son âme, et il aurait raison, car il troquerait son fumier contre de l’or.

Napoléon n’a jamais dit autre chose.

J’ai, d’autre part, le sentiment que si, dans un film justement célèbre, « Le Diable Boiteux », Sacha Guitry n’avait prêté son immense talent à cette immense crapule, Talleyrand eût été depuis longtemps relégué aux oubliettes de l’Histoire.

Talleyrand

Mais il semble que, depuis quelque temps, le « Diable » fasse un « come back », avec l’appui des auteurs évoqués dans le texte de Kaspy. À leur décharge, il faut reconnaître que notre pays a un faible pour les crapules et les politiciens faisandés. D’ailleurs, il en redemande. Dans ce registre, on ne trouvera pas mieux que Talleyrand.

En ce qui me concerne, pour « fréquenter » le personnage, je m’en tiens à la célèbre trilogie de Georges Lacour-Gayet publiée une première fois en 1947, rééditée en 1967, puis en 1979 aux éditions Payot. Je ne pense pas que l’on puisse faire mieux ni plus complet, et le trait n’y est guère complaisant.

Mais, selon la « philosophie » commerciale de notre temps, si l’on veut être lu, faisons l’éloge, même discret, d’un triste sire, ou présentons un homme respectable sous un jour odieux. C’est, si j’ose écrire, « l’esprit » de toutes les émissions de Stéphane Bern dans lesquelles Napoléon apparaît : un être vil, violeur, obsédé sexuel « sous-dimensionné », etc. etc.

Nous les avons longuement évoquées sur le « Carré ». Inutile d’y revenir.

En outre, en blanchissant la canaille, en lui donnant un nouveau lustre dans l’esprit d’un public peu informé, on en rabaisse que plus efficacement le « butor » que l’on connaît sous le nom de Napoléon 1er.

Et, finalement, n’est-ce pas le plus important ?

(Visited 2 times, 1 visits today)

Réagir

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *