BEREZINA DE SYLVAIN TESSON

Sylvain Tesson est un écrivain « globe-trotter ». Cela fait vingt ans qu’il voyage et publie des ouvrages autobiographiques. Qu’il soit à pied, à vélo ou à cheval, tout l’attire vers l’Eurasie. Ses récits, albums photographiques, essais, nouvelles, et aphorismes permettent ainsi de découvrir l’environnement des steppes, forêts de Sibérie et montagnes de l’Himalaya…

EN RUSSIE

SUR LES TRACES DE NAPOLÉON

En décembre 2012, il entreprend un voyage de 13 jours en side-car de Moscou à Paris, rendant hommage aux soldats de Napoléon qui avaient effectué ce même itinéraire deux siècles auparavant.

En 2015, il publie un livre intitulé « Bérézina » racontant ce voyage. Invité par les médias, c’est un Sylvain Tesson « amoché » qui se présente, se tenant la mâchoire et portant lunettes noires ou un cache-oeil. En effet, en août 2014, après avoir remis le manuscrit de sa virée à sa maison d’édition, il chute et passe dix jours dans le coma.

LES +

RENDRE HOMMAGE

L’auteur a le mérite d’avoir rendu hommage, à sa manière, aux soldats de la Grande Armée de Napoléon 1er. « Il fallait saluer ces fantômes » dit-il fièrement. De l’avoir fait en side-car, pavoisé du drapeau bleu blanc rouge à l’inscription « 1er régiment des chevaux légers lanciers polonais de la Garde impériale », était très original, même provocateur en terre russe.

Il regrette le quasi silence des médias et des autorités sur ce bicentenaire. Serait-il un naïf amoureux ? La raison est pourtant toute politique. Cependant, cette indifférence a probablement décuplé sa motivation.

RETROUVER LA FIBRE

De l’avoir fait en décembre, où la température est négative et où la route est enneigée, lui a permis d’imaginer « un peu » l’épreuve des soldats :

Il y avait quelque chose qui nous mettait dans une situation d’inconfort qui correspondait bien au salut que l’on voulait essayer de lancer à ces grognards

Le destin de Napoléon 1er attisait sa curiosité. Il voulait comprendre ce qui avait poussé des centaines de milliers d’hommes à suivre cet Empereur. Ces soldats isolés qui, en plus du froid glacial, se devaient de résister aux « hourras » cosaques, tous leurs actes impressionnaient l’auteur.
Il soulève des questions importantes :

Qu’est-ce que l’héroïsme aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’on a perdu dans cette société de confort ?

Ces questions l’obsèdent. Il avoue ne pas trouver de réponse. Le contraire aurait étonné… Ce que la société française actuelle a perdu, c’est le sens de l’honneur, l’honneur de défendre un idéal ou un proche au péril même de sa vie. Et c’est cet honneur qui révèle l’héroïsme.

SUMMUM LITTÉRAIRE

Il constate que la littérature avait une grande place à cette époque. C’est que Napoléon voulait la rendre populaire. Pour lui, s’instruire c’est se rendre libre. Il avait à cœur à ce que tous ses soldats sachent lire et écrire. Plus tard, beaucoup de vétérans ont écrit leurs mémoires, souvent avec l’aide d’écrivains. Leurs dernières volontés étaient de transmettre aux générations futures l’Histoire de cette aventure comparable à celle d’Alexandre le Grand, à la fois glorieuse et tragique. Ce XIXe siècle a vu naître des écrivains talentueux tels que Chateaubriand, Victor Hugo, Balzac et Stendhal. Tous ont publié des livres sur le Premier Empire.

L’auteur l’affirme : « L’Empereur avait réussi à retranscrire dans les faits politiques, les idéaux d’égalité de la Révolution. On peut tout lui reprocher, on ne peut pas lui ôter ça. » Oui, durant la Révolution, la noblesse de l’ancien Régime ayant fui à l’étranger, il ne restait que le peuple. Napoléon 1er avait le don de motiver les plus désespérés.

Pour lui, l’impossible devenait possible. Des fils d’aubergiste, de tonnelier, de palefrenier, de brasseur sont devenus maréchaux ou princes.

Une citation de l’Empereur définit très bien cet état d’esprit :

« Je veux que le fils d’un cultivateur puisse se dire, je serai un jour cardinal, maréchal de France ou ministre. »

LES –

PENSÉES MACABRES

L’auteur l’avoue franchement, il n’est pas nostalgique de l’époque napoléonienne.

Il parle de faits militaires avec romance, ce qui déforme la réalité. Il aime à répéter les mots « horreur », « boucherie », et « mort » :

« l’horreur de la retraite de Russie ; Bérézina au palmarès de l’Horreur ; que c’était sûrement la plus grande boucherie de l’Histoire militaire ; l’ensanglantement absolu de l’Europe, les litres de sang versés ; la France mise à feu et à sang ; des dizaines de milliers de morts en quelques heures… »

C’est étrange d’insister sur le mot « sinistre » du latin « sinister »… Quelle ambiance ! Il ne serait pas bon de lui donner une corde, un nouveau drame pourrait arriver.

TROP ÉMOTIF, MOINS LUCIDE

Il se laisse envahir par l’émotion intempestive qui gouverne les sociétés occidentales actuelles. Cette émotion qui naît de l’ennui, de la position statique, de l’enfant, de la femme, de l’immaturité, et du confort, c’est à dire de ce qui ne combat pas. Cette émotion du poëte ne permet pas de relativiser avec justesse l’histoire militaire, c’est à dire les actions d’hommes armés, en mouvement, qui résistent et survivent à la mort quotidienne. Relativiser est pourtant essentiel pour comprendre.

La guerre n’a jamais été sans perte, mais à l’époque, les guerres blessaient plus qu’elles ne tuaient. Et Napoléon maîtrisait la discipline militaire et agissait toujours pour avoir le moins de pertes possibles. Après cette époque, les armes sont devenues de plus en plus destructrices. Il faut se poser la question, qui a déclaré la guerre à la France depuis 1792 ? L’ironie est que les antimilitaristes, qui prônent le « Peace & Love », sont souvent les premiers à demander l’aide militaire quand leur vie est en jeu.

MANQUE DE SAVOIR MILITAIRE

L’auteur évoque les assauts cosaques, la souffrance des soldats, mais a tendance à la généraliser à toute la Grande Armée. Il faut qu’il sache que les soldats de Napoléon sont comparables aux héros antiques, des athlètes stoïques, le contraire des soldats « roses ». Les « vrais » ne se plaignent jamais dans leurs témoignages. Face au froid glacial, la survie d’un groupe tient à sa capacité de se rassembler et à sa discipline. En respectant ce principe, les Cosaques restaient à distance et n’étaient d’aucune menace. Mais il y a eu aussi des soldats faibles qui se sont retrouvés isolés. Dans ces conditions, les Cosaques les attaquaient comme les hyènes des steppes, en bande sur une seule proie. Cependant, les isolés ne représentaient qu’un faible pourcentage, il ne faut donc pas généraliser à toute la Grande Armée.

MANQUE DE SOURCES

Chaque soir de cette virée, l’auteur lit les mémoires du sergent Bourgogne et de Caulaincourt. Au moins, ça change de l’habituel comte de Ségur, ce fameux général de salon qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours. L’auteur rapporte que c’est Caulaincourt qui avait déconseillé Napoléon de partir en Russie, et l’avait sauvé en revenant en traîneau. Nous ne sommes plus à une assertion près… Et pourquoi pas un Caulaincourt en nouveau César avec des lauriers sur la tête ? Sérieusement, ce qu’aurait dû prendre l’auteur pour avoir un avis plus juste, c’est la correspondance de l’Empereur, et le livre du général Gourgaud « Napoléon et la Grande Armée en Russie ou l’examen critique de l’ouvrage de M. le Comte Ph. de Ségur. »

CONCLUSION

Rendez à César ce qui est à César…

EN SAVOIR +

Vidéo Europe 1 / A’Live sur France Inter

Berezina

La Bérézina de Sylvain Tesson – 200 pages – 19,50 euros – Éditions Guérin. En version poche chez Folio à 7 euros environ. Et en version photographie chez Gallimard à 30 euros environ.

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3 Réactions

  1. Jean-Claude Damamme 10 février 2015 at

    Je l’avoue d’emblée. Je n’ai pas lu le livre de Sylvain Tesson, mais j’ai écouté l’auteur, ce qui me fut facile puisqu’il est omniprésent à la radio et à la télévision. C’est parfois tout aussi révélateur, car la pensée est démultipliée par « l’effet médias ». D’où son danger potentiel.
    De la part d’un personnage médiatique, fils d’un père qui l’est encore plus, qui écrit, filme, photographie, parle (beaucoup) à la radio, passe à la télévision, écrit dans la grande presse…, on pouvait s’attendre au pire, car toutes les conditions étaient réunies pour qu’il nous fût donné d’assister au triste numéro qui est de règle lorsque l’on évoque la Grande Armée dans les médias.
    Surprise !
    Dans ses multiples interventions, Sylvain Tesson évoque les soldats de Napoléon avec une vraie sympathie, sans avoir recours à la traditionnelle – et bien connue – appellation infamante de « SS », chère au regretté Cavanna.
    Il va même jusqu’à écrire : « Il fallait saluer ces fantômes » !
    N’y a-t-il pas de quoi en être d’autant plus chamboulé que Sylvain Tesson souligne la discrétion de violette des médias sur le bicentenaire de la campagne de Russie.
    Alors, faussement naïf ? On n’ose le croire.
    Ce professionnel des médias ne devrait-il pas être familier des usages qui ont cours dans son milieu professionnel ? Ne connaît-il pas la mentalité médiatique de la France ?
    Ignore-t-il que, lorsque Napoléon paraît, « le cercle de famille » n’applaudit pas « à grands cris », mais hurle au despote. Au dictateur sanguinaire. La leçon a été bien retenue, qui continue d’être ressassée ad nauseam.
    Dernier petit exemple notable : pour bien se persuader que la phrase qui précède n’est pas le fruit du délire d’un « napoléonâtre » – c’est ainsi que l’on me définit ordinairement – il faut se reporter à une interview de Lionel Jospin par Laurent Joffrin parue dans le « L’Obs » du 15 mars 2014 à l’occasion de la publication de son livre « Le Mal Napoléonien ».
    En totale osmose avec la doxa contemporaine, l’ex-premier ministre et ex-candidat socialiste aux élections présidentielles, est donc à l’abri du qualificatif susmentionné. Mauvais coucheur, je ne donne pas le nom de son éditeur.
    Dans le « chapeau » de son article, Laurent Joffrin écrit que « celui [le livre] de Lionel Jospin frappe par sa précision, son sens du récit et surtout la rigueur de son analyse politique. »
    Message subliminal : on est prié d’adhérer.
    L’interview, dans laquelle on relève cette phrase : « Napoléon n’a rien fait pour émanciper les peuples » – et le peuple juif, alors ? – se clôt sur cette phrase :
    « Contre ces formes bâtardes du “mal napoléonien”, l’antidote doit être une république exemplaire. »
    On est d’emblée dans l’ambiance.
    Fermez le ban !
    Je ne voudrais pas lui faire de peine, à Monsieur Jospin, mais, pour ce qui est de la République exemplaire, « y a encore du boulot ». Pardonnez-moi cette formulation plutôt primesautière.
    Évidemment, à de rares exceptions près (pléonasme délibéré), les réactions à cet article de « L’Obs » dégouttaient de l’habituelle haine imbécile des ignares de garde dans ce genre de magazine. Sans oublier les odes au sinistre Henri Guillemin !
    Retour à Sylvain Tesson.
    Pourquoi cette randonnée sur les traces de l’Empereur et celles de ses soldats ?
    En 2012, comme quelques autres – pas nombreux, ne rêvons pas – il s’est étonné du grand silence, de l’indifférence qui enveloppèrent ce qu’il nomme un « tel moment de souffrance ». Pourtant, deux cents ans, c’était hier.
    L’auteur, qui utilise le mot, bien choisi, de « geste » à leur sujet, ne comprend en effet pas les raisons de ce silence qui pèse sur ces hommes ordinaires confrontés à des situations au-delà de l’extraordinaire, qui vivaient l’héroïsme comme une routine, et dont beaucoup, le soir, acagnardés autour du feu famélique de quelque bivouac de détresse, puisaient encore au tréfonds d’eux-mêmes le courage de prendre des notes destinées, selon la formule bien connue, à « leur chère femme » et à « leurs chers enfants ».
    Ni pèlerinage, ni célébration, plutôt un salut aux grognards, l’ouvrage se veut un hommage à l’héroïsme de ces « athlètes » de la Grande Armée (jolie expression que j’emprunte à Loïck Bouvier) en refaisant la route de leur calvaire, un hommage aussi à leur modestie : pas de « moi je » (impression bizarre de déjà entendu !) mais « nous ». L’homme s’efface derrière le groupe auquel il appartient.
    Il serait malhonnête de le nier, Sylvain Tesson rend – à sa manière – hommage à Napoléon, tout en remettant en perspective certains faits déformés ou occultés. Il souligne sa dimension romanesque, sa capacité à soulever les foules des « Pyramides au Kremlin », il fait part de son étonnement devant cette terrifiante Berezina, qu’il croyait voir comme l’Amazone, et qui n’est qu’une rivière de province française, tirant sa triste aura de ce qui s’est joué sur ses rives ; il souligne (merci) que cette Berezina dont on n’a voulu retenir que la dimension de catastrophe, n’est en rien l’échec qui a donné naissance à l’expression bien connue, mais, au contraire, une victoire indiscutable qui a permis à ce qui restait de la Grande Armée d’échapper à la tenaille russe ; il émaille ses interventions de réflexions sur l’héroïsme qui a déserté notre temps ; il rappelle que Napoléon a maintenu ce qu’il y avait de positif dans l’héritage de la Révolution – « Les idéaux d’égalité de la Révolution ont ainsi été fantastiquement mis en pratique par Napoléon » – que, sous son règne, tout était possible à quiconque, de quelque origine qu’il fût, en avait les… pardon la volonté et la capacité…
    Pourtant, Sylvain Tesson le confesse, il n’est pas un « fan » de Napoléon.
    Est-ce la raison pour laquelle il parsème ses propos de quelques-uns de ces poncifs détestables qui pullulent dès qu’il s’agit de Napoléon ?
    Ils révèlent en tout cas une méconnaissance certaine de cette époque, ce qui gâche le plaisir que l’on a à l’écouter (car il ne baragouine pas, mais s’exprime dans un français de qualité) : « l’ensanglantement absolu de l’Europe ; des dizaines de milliers de morts en quelques heures », and so on, avec une mention spéciale pour les « litres de sang » ! Pourquoi pas hectolitres ?
    Pourquoi se croit-il obligé de préciser qu’il n’est pas nostalgique – de toute façon, il est bien difficile d’avoir la nostalgie de ce que l’on n’a pas connu – comme s’il voulait nous dire : « Attention, je ne suis pas celui que vous croyez, et ce n’est pas parce que j’ai écrit un livre dans lequel Napoléon tient la vedette que je suis nostalgique du Premier Empire ! »
    Pourquoi ne pas avoir continué dans l’évocation des souffrances, de l’abnégation, du stoïcisme de tous ces braves types en qui Alfred de Vigny voyait « les restes d’une race gigantesque » ?
    Est-ce pour aller dans le sens du vent quotidien ?
    Il est vrai qu’en France admirer Napoléon et respecter sa mémoire n’est pas loin d’être une maladie honteuse !
    En revanche, je trouve injuste de lui faire reproche de parler de « faits militaires avec romance », puisque son livre est bien présenté par l’éditeur comme un roman, ou, selon la sensibilité de chacun, comme un récit de voyage.
    En résumé, je pense que, sans être un livre d’Histoire – Sylvain Tesson ne se revendique d’ailleurs pas historien – cet ouvrage, et même si l’auteur s’en défend, fera sans doute plus de bien à la mémoire de l’Empereur que nombre de livres académiques portant le label « historien patenté ». Et cela seul compte.

    Jean-Claude Damamme
    Représentant pour la France de la Société Napoléonienne Internationale de Montréal

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  2. saforcada david 7 novembre 2016 at

    rien à rajouter, je suis dans un « mix » de la pensée de « Carré Impérial » et de Monsieur Damamme. Pour ne rien vous cacher j’ai dévoré ce livre en une soirée et passant outre les « petits » reproches relevés, j’ai retenu le fait que Sylvain Tesson ose.

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    1. Loïck Bouvier 7 novembre 2016 at

      Comme indiqué sur cet article, Sylvain Tesson a un réel talent littéraire, et un esprit aventurier que nous apprécions. Cependant, l’Histoire étant chose sérieuse, il ne faudrait pas trop la laisser à des romanciers. Petite anecdote : durant la campagne 1814, un « historien » apparut soudain, et demanda à suivre l’Empereur… Napoléon l’a gentiment renvoyé à Paris dans les jupes de sa maman…

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